A Pyeng-yang, je me transformai en porteur d’eau. Car sachez que cette antique cité, dont les murs sont bien contemporains du roi David, était considérée par ses habitants comme flottant, à l’instar d’un vaisseau, sur une couche d’eau souterraine. Creuser un puits dans son enceinte eût risqué de la submerger. C’est pourquoi, du matin au soir, des milliers de coolies, avec des seaux suspendus aux deux extrémités d’un joug reposant sur leur nuque, étaient occupés à faire la navette de la ville au fleuve qui en est voisin, et vice versa. Je me fis embaucher parmi eux et exerçai ce métier jusqu’au jour où Chong-Mong-ju me repéra. Je fus battu derechef, chassé de Pyeng-yang, et remis sur la route.
Et toujours il en était ainsi. Dans la ville lointaine de Wiju, je devins boucher de chiens. Je tuais les bêtes, publiquement, devant mon étal ouvert à tout vent. Puis je découpais et vendais la viande, tandis qu’étendant les peaux dans la boue, en pleine rue, le côté saignant en dessus, je laissais aux pieds sales des acheteurs et des passants le soin de les tanner. Chong-Mong-ju me découvrit et je dus fuir encore.
Je fus aide teinturier à Pyonhan, chercheur d’or dans les placers de Kang-Wun, fabricant de cordes, que je tordais, à Chiksan. Je tressai des chapeaux de paille à Padok, fauchai l’herbe à Whang-haï. A Masenpo, je me louai, ou plutôt me vendis à un planteur de riz, à un salaire inférieur à celui du dernier des coolies, et me courbai l’échine dans les rizières inondées.
Il n’y eut jamais une heure, ni un endroit, où le long bras de Chong-Mong-ju ne m’atteignît pas, ne me fît battre, et ne refît de moi un mendiant. Durant deux saisons entières, Lady Om et moi, nous cherchâmes et finîmes par trouver une unique, rare et précieuse racine de ginseng, si renommée des médecins que, du prix de sa vente, nous eussions pu vivre à l’aise, l’un et l’autre, durant une année entière. Mais, juste au moment où j’étais en train de négocier, on m’arrêta. La racine fut confisquée et je fus encore plus battu, mis au carcan plus longtemps que de coutume.
Toujours les membres errants de la grande corporation des Colporteurs renseignaient Chong-Mong-ju, à Keijo, sur mes faits et mes gestes, en avertissaient ses Gouverneurs et ses agents. Quoi que nous fissions, il nous était impossible de fuir, soit en franchissant les frontières nord, soit en nous embarquant sur mer, sur quelque sampan. Partout, sitôt arrivés, nous étions brûlés.
Une seule fois, avant celle qui fut la dernière, je rencontrai Chong-Mong-ju. Ce fut par une nuit d’hiver, que secouait une violente tempête, sur les hautes montagnes de Kong-wu. Quelque menue monnaie, économisée, m’avait permis de louer, pour Lady Om et moi, un abri pour la nuit, dans le coin le plus sale et le plus éloigné du feu de l’unique grande pièce d’une auberge. Nous allions commencer notre maigre repas, composé de févettes et d’aulx sauvages, qui nageaient dans un affreux ragoût, en compagnie d’un minuscule morceau de bœuf, tellement coriace que, sans nul doute, l’animal dont il provenait était mort de vieillesse. Nous entendîmes, à ce moment, tinter au dehors les clochettes de bronze, et résonner le piétinement des sabots d’un attelage de poneys.
La porte s’ouvrit et Chong-Mong-ju, personnification vivante du bien-être, de la prospérité et de la puissance, entra, en secouant la neige de ses inestimables fourrures de Mongolie. Chacun lui fit place, à lui et aux douze hommes qui formaient sa suite.
Soudain, ses yeux s’arrêtèrent, par le plus grand des hasards, car on était nombreux dans l’auberge, sur Lady Om et sur moi.
— Débarrassez-moi, ordonna-t-il, de cette vermine, qui est là, dans ce coin…
Alors ses écuyers nous flagellèrent de leurs fouets et nous rejetèrent dans la tempête.