Seigneur ! Seigneur ! Il n’y a pas, ô Corée, une seule de tes routes, pas un de tes sentiers de montagne, pas une de tes villes fortifiées, pas une de tes bourgades, qui ne m’ait connu.
Quarante ans durant, j’ai erré sur ton sol et j’ai eu faim, et Lady Om a partagé avec moi cette misère. Poussés à bout, que n’avons-nous pas mangé ? Des détritus invendables de viande de chien, que nous lançaient les bouchers railleurs. Du minari, sorte de cresson, cueilli par nous dans la vase de marais stagnants. Du kimchi gâté, qui aurait fait vomir des estomacs de paysans et qui empoisonnait à un mille de distance. Oui, j’ai disputé leurs os aux chiens, ramassé des grains de riz tombés sur les routes, volé aux chevaux, par des nuits glacées, leur soupe fumante de févettes.
Ne vous étonnez pas, pourtant, que je ne sois pas mort. Deux choses me soutenaient : la présence de Lady Om à mon côté ; puis la foi certaine que j’avais, qu’un jour viendrait où l’étreinte de mes pouces et de mes doigts se resserrerait sur la gorge de Chong-Mong-ju.
Je l’avais cherché tout d’abord à Keijo, mais les portes mêmes de la ville m’étaient interdites. Je savais pourtant qu’avec de la patience nous finirions par nous retrouver.
Quarante ans durant, chaque bribe du sol de la Corée raconta à nos sandales ses vieilles histoires. Si vaste que fût l’Empire, il ne s’y trouvait plus âme qui vive pour ignorer qui nous étions, et quel était notre châtiment. Plus d’une fois, les coolies et colporteurs, qui hurlaient leurs injures à Lady Om, connurent la force de mon poing qui s’abattait sur leur chignon, la colère de ma main qui souffletait leurs faces. Parfois, dans les montagnes, en des villages perdus, nous rencontrions des vieilles femmes qui, lorsqu’elles voyaient passer à mon côté Lady Om, la grande Princesse déchue, poussaient un soupir, en hochant la tête, tandis que leurs yeux s’obscurcissaient de larmes. D’autres, des jeunes femmes, s’apitoyaient au passage de mes larges épaules, de mes longs cheveux fauves, de l’homme qui jadis avait été le Prince de Coryu et le gouverneur de sept provinces. Des cohues de gamins se collaient à nos talons. Ils n’avaient, eux, aucune miséricorde et nous lapidaient, avec des cris perçants, des mots orduriers.
Au delà du Yalou, large de quarante milles, s’étendait une immense désolation qui, de la Mer du Japon à la Mer Jaune, constituait la frontière septentrionale coréenne. Ce n’étaient pas, à proprement parler, des terres infécondes, mais des terres que l’on avait rendues telles, en application de la politique d’isolement de la Corée. Sur cette bande, large elle-même de quarante milles, villes, villages, fermes, tout avait été détruit. C’était le no man’s land, infesté de bêtes fauves, et que sillonnaient seules des compagnies de Chasseurs-de-Tigres à cheval, ayant pour mission de tuer tout être humain qu’elles y rencontraient. Il n’y avait donc aucun espoir de s’échapper dans cette direction.
Après avoir longtemps erré comme moi, un peu partout, mes huit camarades matelots se rabattirent de préférence sur la côte sud, où le climat était le plus doux. C’était, en outre, la contrée la plus proche du Japon. A travers les détroits qui le séparaient de la Corée, on apercevait au loin ses côtes s’estomper[19].
[19] Les Détroits de Corée, entre le sud-est de la Corée et les Iles Japonaises, mesurent environ cent vingt-cinq kilomètres de large, à leur plus grand étranglement.
Là était le seul espoir de salut. Peut-être quelque navire d’Europe apparaîtrait-il un jour. Je vois encore ces huit vieillards, debout ou assis sur les falaises de Fusan, et soupirant de toute leur âme vers cette mer sur laquelle il leur était interdit de naviguer désormais.
On apercevait bien, parfois, des jonques japonaises, mais jamais une voile, aux formes familières à la vieille Europe, ne surgit sur les flots.