Les années s’écoulaient. Lady Om et moi, nous avions passé, comme les huit matelots, de l’âge moyen à l’âge mûr, puis à la vieillesse. Nous aussi, nous revenions de préférence à Fusan, où nous nous retrouvions tous ensemble.
Puis, à mesure que s’égrenaient les ans, l’un et l’autre manquaient successivement au rendez-vous habituel.
Hans Amden fut le premier qui nous quitta. Jacob Brinker, son compagnon de route habituel, nous en apporta la nouvelle. Brinker fut le dernier des huit. Il avait presque quatre-vingt-dix ans quand il mourut, et dépassait Tromp de deux ans environ. Je me souviens, comme si c’était hier, de cette paire d’amis qui, au terme de leur vie, faibles et usés, en guenilles de mendiants, se chauffaient côte à côte, au soleil, leur sébile à côté d’eux, sur les falaises de Fusan. Ils caquetaient de leurs voix aigres, semblables à des voix d’enfants, et se faisaient mutuellement mille contes du passé. Tromp rabâchait sans cesse, entre ses gencives, comment Johannes Maartens et ses quatre matelots, dont il était, violèrent les Sépultures des Rois, sur la montagne de Tabong, comment ils trouvèrent chacun d’eux embaumé dans son cercueil d’or, entre deux vierges, à leur droite et à leur gauche, embaumées comme eux ; comment, enfin, ces superbes revenants, reparus au jour, s’émiettaient en poussière, tandis que Johannes Maartens et ses quatre matelots juraient et suaient à grosses gouttes, en brisant leurs cercueils.
Aussi vrai que c’était là un coup magnifique, Johannes Maartens se serait enfui avec son butin, sur la Mer Jaune, sans ce brouillard où, le lendemain, il se perdit. Maudit brouillard ! On en fit une chanson que, jusqu’à mon dernier jour, j’entendis, en serrant les poings, chanter en Corée. « Yanggukeni chajin anga Wheanpong tora deunda… », disait-elle.
Ce qui peut se traduire ainsi : « Sur la cime du Whean se prépare, pour les hommes de l’Ouest, un brouillard épais… »
Oui, quarante ans durant, je fus un mendiant sur la terre coréenne. De tous mes compagnons, bannis comme moi sur les grandes routes, je survécus le dernier. Lady Om avait, elle aussi, la vie dure, et nous vieillîmes ensemble.
Elle était devenue, à la fin, une vieille femme édentée et toute rabougrie. Mais sa belle âme ne fléchit point, et elle posséda mon cœur jusqu’à l’heure de ma mort. Moi, pour un homme de soixante-dix ans, j’étais demeuré vigoureux encore. Si mon visage s’était ridé, si mes cheveux d’or étaient devenus blancs, si mes larges épaules s’étaient voûtées, quelque chose survivait toujours, dans mes muscles, de ma force ancienne. Grâce à quoi je pus accomplir ce que je vais maintenant raconter.
Par une belle matinée de printemps, j’étais assis avec Lady Om sur les falaises de Fusan, et nous nous chauffions au soleil, à quelques pas de la grand’route. Nous étions en guenilles, misérablement, dans la poussière. Et pourtant, tous deux, nous riions de bon cœur, à une plaisanterie que venait de marmotter Lady Om.
Une ombre, soudain, s’abattit sur nous. C’était la grande litière de Chong-Mong-ju, portée par sept coolies, précédée et suivie d’une escorte de cavaliers, et encadrée, de chaque côté, d’une nuée de serviteurs, qui se trémoussaient à qui mieux mieux.
Deux empereurs, une guerre civile et une douzaine de révolutions de palais, avaient passé sans que la puissance de Chong-Mong-ju en eût été ébranlée. Il pouvait avoir près de quatre-vingts ans, quand, ce matin de printemps, sur la falaise, il fit un signe de sa main, aux trois quarts paralysée, afin que sa litière s’arrêtât et qu’il pût contempler encore ceux que, depuis si longtemps, il punissait.