Les profanes seraient peut-être tentés de croire qu’un condamné à vie a subi le pire et que, par suite, un simple gardien n’a aucune qualité ni aucun pouvoir pour le contraindre à obéir, quand il lui défend de parler. Eh bien, non ! Il reste la camisole. Il reste la faim. Il reste la soif. Il reste les coups. Et totalement impuissant à se rebiffer est l’homme enclos dans une cellule.
Le tapotement cessa. Puis, quand il reprit, au cours de la nuit suivante, je me trouvai tout déconcerté. Mes co-détenus avaient modifié la lettre initiale de leur alphabet. Mais j’en avais saisi la base et, au bout de quelques jours, les mêmes signes employés la première fois s’étant renouvelés, je compris à nouveau. Je ne perdis pas de temps en politesses.
— Holà ! frappai-je.
— Holà ! étranger… répondit Morrell, en frappant à son tour.
Et, d’Oppenheimer :
— Bienvenue à toi dans notre cité.
Ils étaient curieux de savoir qui j’étais, depuis combien de temps j’avais été mis en cellule, et pourquoi. Mais j’éludai toutes ces questions, pour leur demander de m’apprendre tout d’abord la clef qui leur permettait de modifier à leur gré leur code alphabétique. Quand j’eus bien compris, nous commençâmes à causer.
Ce fut un grand jour dans notre existence mutuelle. Les deux condamnés étaient trois désormais. Ainsi qu’ils me le dirent par la suite, ils ne se confièrent à moi, cependant, qu’après un certain temps, où l’on me mit à l’épreuve. Ils craignaient que je ne fusse un « mouton », placé là pour leur tirer adroitement les vers du nez. On avait déjà fait le coup à Oppenheimer, et il avait payé cher la confiance qu’il avait mise dans l’émissaire du gouverneur Atherton.
Je fus fort surpris — et agréablement flatté — d’apprendre que mes deux compagnons de misère n’ignoraient pas mon nom, et que ma réputation d’incorrigible endurci était venue jusqu’à eux. Jusqu’en ce tombeau vivant, qu’Oppenheimer occupait depuis dix ans, ma gloire — mon modeste renom si vous préférez — avait pénétré !
J’avais beaucoup à leur conter, et des faits divers de la prison, et du complot d’évasion des quarante condamnés à vie, et de la recherche de la dynamite, et des machinations scélérates de Cecil Winwood. Tout cela était pour eux de l’inédit. Les nouvelles, me dirent-ils, pénétraient parfois, goutte à goutte, dans leur cellule, par le truchememt des gardiens. Mais, depuis deux mois, ils n’avaient rien su. L’équipe de service actuelle était particulièrement méchante et hargneuse.