A plusieurs reprises, ce jour-là, nous reprîmes avec nos doigts la conversation, non sans encourir force malédictions et menaces des gardiens effectuant leur ronde. Mais c’était plus fort que nous ; nous ne pouvions nous taire. Les trois enterrés vivants avaient tant de choses à se dire, et si exaspérément lent était notre mode de converser !

— Tais-toi pour l’instant, me fit savoir Morrell. Attends que « Tête-de-Tourte » prenne ce soir la garde. Il dort presque constamment et nous pourrons alors causer tout notre saoul.

Tête-de-Tourte était un vilain homme, fort méchant, malgré toute sa graisse. Mais cette graisse fut bénie de nous, car elle l’alourdissait au point qu’il éprouvait sans cesse le besoin de pioncer. Néanmoins, notre tapotement incessant dérangeait son sommeil et l’irritait, et il n’arrêtait point de ronchonner contre nous. Lorsqu’une ronde passait, ses grognements alertés haussaient leur diapason et nous étions, tous en chœur, abreuvés d’injures.

Oh ! combien nous parlâmes, cette nuit-là ! Combien le sommeil était loin de nos yeux !

Lorsque vint le jour, nous fûmes dénoncés pour le bruit que nous n’avions cessé de faire et nous dûmes payer l’écot de notre petite fête. Le capitaine Jamie, en effet, parut sur le coup de neuf heures, avec une bonne escorte, et nous fûmes enlacés dans la camisole de force. Vingt-quatre heures sans répit, jusqu’au lendemain matin neuf heures, nous en subîmes la torture, ficelés et impuissants, à même le sol, sans manger ni boire. Ce fut la rançon de notre nuit bienheureuse.

Nos gardiens, oh, oui ! étaient des brutes. Et, devant leur brutalité, nous devions nous-mêmes, pour pouvoir vivre, nous transformer en brutes. De même qu’un dur labeur rend les mains calleuses, de même les mauvais geôliers font les prisonniers mauvais.

En dépit de la camisole de force, qu’en punition il nous fallait revêtir, nous continuâmes donc à converser, principalement la nuit, où la surveillance se relâchait parfois. Et que nous importaient à nous la nuit et le jour, tellement tous deux se ressemblaient ?

C’est ainsi que nous nous racontâmes, les uns aux autres, beaucoup de l’histoire de nos vies. Durant de longues heures, Morrell et moi, couchés sur notre paillasse, nous écoutions Oppenheimer nous épeler, des coups lointains et perceptibles à peine de ses doigts, toute son existence. Depuis le temps de ses jeunes ans, qu’il avait vécus dans un bouge de San Francisco ; depuis ses années d’apprentissage au vice, parmi les bandes de mauvais garnements, quand, gamin de quatorze ans, il était garçon de courses de nuit et parcourait la ville à la lueur des petites lumières rouges ; jusqu’à sa première infraction aux lois, qui fut découverte, puis, tout à la suite, ses vols et ses brigandages, la trahison d’un complice, qui le fit incarcérer, et ses rouges assassinats, dans les murs mêmes de la prison.

Jake Oppenheimer avait été dénommé le « Tigre humain ». Sobriquet qu’avait forgé quelque sale reporter, et qui survivra à la mort de celui qui en fut gratifié. Quant à moi, j’ai trouvé en Jake Oppenheimer tous les traits d’une belle et vraie humanité. Il était fidèle à ses amis et loyal. Il lui était arrivé de subir de durs châtiments, plutôt que de témoigner contre un camarade. Il était brave et savait souffrir. Il était capable de sacrifice — je pourrais vous en donner une preuve indéniable, mais c’est une histoire qui nous entraînerait trop loin. L’amour de la justice était en lui une frénésie. Les meurtres qu’il avait commis dans la prison étaient dus entièrement à ce sentiment extrême de la justice. C’était un cerveau magnifique, que toute une vie passée sous les verrous et dix ans de cellule n’avaient pas obscurci.

Morrell, non moins bon camarade, était lui aussi, un splendide esprit.