Sur le seuil de la tombe, je ne crains pas de le proclamer bien haut, sans être pour cela taxé de présomption, les trois plus nobles cerveaux que contenait la prison de San Quentin, du gouverneur Atherton jusqu’au dernier domestique, étaient les trois hommes qui pourrissaient de compagnie, dans ces trois cachots.

A l’heure suprême où, regardant en arrière, je repasse l’examen de tout ce que j’ai vu, de tout ce que j’ai connu dans ma vie, la vérité me force à déclarer que les esprits les plus fortement trempés sont aussi les plus indociles. Les stupides, les couards, tous ceux qui n’ont pas l’âme inflexiblement droite et une juste conscience de ce qu’ils valent, ceux-là font des prisonniers modèles.

Jake Oppenheimer, Ed. Morrell ni moi, ne sommes point de ce nombre, et j’en rends grâce aux dieux !

CHAPITRE VI
« SAMARIE ! »

L’enfant, dont l’esprit n’a pas encore été tourmenté par la vie, possède, à son plus haut degré, la faculté d’oublier. Chez l’homme, pouvoir oublier est la marque d’un esprit sain et maître de lui, tandis que l’obsession de ceci ou de cela est l’indice d’un cerveau déséquilibré. C’est pourquoi, dans ma cellule, je m’efforçais, avant tout, d’annuler ma souffrance et mes rancœurs. Pour cela, je jouais avec les mouches ou je faisais avec moi-même mes parties d’échecs, ou je conversais des doigts.

Mais je n’oubliais qu’en partie. D’autres souvenirs plus lointains, comme je l’ai dit, remontaient sans cesse en moi. C’étaient ceux d’autres temps et d’autres lieux, dont mon enfance avait conservé la mémoire. Ces souvenirs inconscients d’un être qui vient de naître méritent-ils qu’on les élimine avec dédain, comme n’ayant aucun sens ? Ou bien ne sont-ils pas un résidu précieux, emmuré dans les lobes du cerveau, comme le condamné l’est dans sa cellule ?

On a vu de ces condamnés, graciés, ressusciter à la vie et lever les regards à nouveau vers le soleil. Alors, pourquoi ces remembrances d’enfant ne pourraient-elles se réveiller, elles aussi, et ces autres vies, jadis vécues, ressusciter à nos yeux ?

Que peut-on faire pour cela ? Par notre seule volonté, ou à l’aide de l’hypnotisme, dédoubler notre être conscient, nous extérioriser complètement de notre vie actuelle ? Alors les portes bien closes de notre cerveau s’ouvriraient, toutes grandes, et le passé resurgirait soudain au soleil. Telles sont les pensées qui me hantaient sans trêve, dans ma cellule.

Mais laissez-moi d’abord vous conter une étrange et authentique aventure.

C’était tout là-bas, au Minnesota, dans la vieille ferme où je suis né. J’allais alors vers mes six ans. Un jour, vint un missionnaire pour la Chine, qui était récemment de retour aux États-Unis et que le Conseil directeur des Missions envoyait chez les fermiers, afin d’y quêter. On lui offrit l’hospitalité de la nuit.