— Ce nom, je ne le prononcerai point, parce que vous vous moqueriez de moi. Oui, je vois celui dont vous voulez parler… Je le vois, et des tas d’hommes autour de lui, et deux autres condamnés, à sa droite et à sa gauche… On les clouait sur trois croix, et cela prenait beaucoup de temps. J’ai vu… Mais je ne dirai pas son nom… Vous me diriez que je mens. Cependant je ne mens jamais. Demandez à papa et à maman. Si je mentais, ils m’extirperaient mes mensonges par de bonnes fessées.
De ce moment, le missionnaire ne put tirer de moi un seul mot. Vainement il tenta de me séduire, en faisant défiler devant moi tout un jeu de photographies, en présence desquelles tourbillonnait dans mes yeux et dans ma mémoire une ruée d’images retrouvées. Des phrases, que je retenais d’un air grognon, me démangeaient la langue. Mais je tenais bon.
J’embrassai mon père et ma mère, en leur souhaitant une bonne nuit. Et, tandis que je quittais la pièce pour m’en aller dormir, le missionnaire conclut :
— On en fera sûrement un érudit de premier ordre sur les questions bibliques. A moins qu’avec la magnifique imagination dont il est si précocement doué, il ne devienne un grand romancier…
Ce missionnaire était stupide et ses prophéties idiotes. La preuve en est que je suis ici, à Folsom, au Quartier des Assassins, en train d’écrire ces lignes et attendant qu’on sorte Darrell Standing de sa cellule, puis qu’on essaye de l’envoyer dans les ténèbres, au bout d’une corde. Prétention qui me fait hausser les épaules !
Non, je ne devais devenir ni un théologien, ni un romancier. J’en fus même tout le contraire : expert agronome, professeur agronome, spécialiste dans la science de l’élimination des mouvements inutiles, savant en l’art de diriger une ferme et d’en tirer un rendement maximum, travailleur de laboratoire, penché sur le microscope et l’étude des infiniment petits. Mais pas théologien et romancier pour un centime. Le missionnaire s’était fichu le doigt dans l’œil.
Et je suis assis dans cette cellule de la prison de Folsom, où je m’arrête un instant d’écrire ces Mémoires, pour écouter, dans la lourdeur d’un chaud après-midi, le calme et apaisant bourdonnement des mouches dans l’air assoupi. Ce ne sont point mes mouches de San Quentin et celles-ci ne me connaissent pas. Et je n’ai plus pour compagnon, dans le Quartier des Condamnés à mort, où je suis incarcéré, Jake Oppenheimer, et Ed. Morrell ; mais à ma droite, Joseph Jackson, le nègre assassin, et à ma gauche Bambeccio, l’Italien meurtrier. En ce moment même, passent et repassent, devant la grille de mon guichet, les bribes de phrases qu’ils s’envoient à voix basse, d’une grille à l’autre, et qui ont trait aux vertus antiseptiques du tabac à chiquer, dans son application sur les plaies, qu’il cicatrise.
Dans ma main levée, je tiens mon stylographe en suspens, et je songe qu’au cours de mes vies antérieures, d’autres mains de moi-même ont, dans les siècles passés, tenu et dirigé des pinceaux à encre, des plumes d’oiseaux taillées et tous les instruments ingénieux dont l’homme s’est, depuis l’Antiquité la plus reculée, servi pour écrire. Et je trouve encore du temps à perdre pour me demander curieusement si ce missionnaire n’a jamais eu, comme moi, dans sa première enfance, la notion d’existences évanouies.
Revenons maintenant à San Quentin.
Après que j’eus appris le code secret de conversation avec mes deux co-détenus et que je m’en fus distrait quelque temps, je recommençai à souffrir de ma solitude et de la contemplation de moi-même.