Je tentai alors, afin d’échapper au présent, en dédoublant ma pensée et mon être, de l’auto-hypnotisme. Je n’obtins qu’un demi succès. Mon subconscient, en reprenant sa liberté, se mettait incontinent à dérailler, sans ordre et sans cohésion, en mille fantaisies désordonnées, dignes tout au plus d’un vulgaire cauchemar. Je ne pouvais arriver à classer ces évocations indisciplinées, à mettre de l’ordre dans les faits et les personnages.
Ma méthode d’auto-hypnose était la simplicité même. Assis, les jambes croisées, sur ma paillasse, je me mettais à regarder un fétu de paille, que j’avais appliqué sur le mur de ma cellule, à l’endroit où la clarté était la plus vive. Je fixais longuement ce point brillant, dont j’approchais insensiblement mes yeux, jusqu’à ce que mes prunelles se brouillassent. Je détendais en même temps toute autre volonté et m’abandonnais à une sorte de vertige, qui ne manquait pas de s’emparer de moi. Un instant arrivait où je me sentais vaciller. Alors je fermais les yeux et, basculant en arrière, je me laissais, inconsciemment, choir sur le dos, sur ma paillasse.
De ce moment, pendant un temps variable, qui allait de dix minutes à une demi-heure, et jusqu’à une heure, j’errais et vagabondais à travers tous les souvenirs accumulés de mes réapparitions vitales sur cette terre. Mais, comme je l’ai dit, temps et lieux se succédaient trop rapidement, et trop confusément, dans mon cerveau.
Tout ce que je savais, lorsque je revenais à moi, c’est que Darrell Standing était le lien qui reliait entre elles toutes ces visions bizarres, dansantes et titubantes. Et c’était tout. Je n’arrivais pas à revivre entièrement, dans le temps et dans l’espace, aucun de mes rêves, si je puis appeler ainsi ces évocations.
C’est ainsi, par exemple, qu’au bout d’un quart d’heure de mon hypnose, j’avais l’impression, presque simultanée, de ramper et de mugir dans le limon primitif, et de voler à travers l’air, en plein vingtième siècle, sur le monoplan de mon ami Haas. Réveillé, je me souvenais fort bien qu’au cours de l’année qui précéda mon incarcération à San Quentin, j’avais, en effet, volé avec Haas au-dessus du Pacifique, à Sainte-Monique. Par contre, je n’avais aucune mémoire d’avoir rampé et mugi dans le limon préhistorique. Pourtant, en raisonnant, je me persuadais que l’une et l’autre action devaient être pareillement réelles, puisque toutes deux s’étaient en même temps offertes à ma mémoire. L’une, seulement, était plus lointaine que l’autre, et c’est pourquoi son souvenir s’était oblitéré.
Ah ! quel kaléidoscope de vives et mystérieuses images se succédaient dans mon cerveau, en ces heures d’auto-hypnose, dans ma cellule !
Je me suis assis au palais des grands de la terre, comme bouffon, scribe et homme d’armes, et Roi moi-même, la couronne au front, à la place d’honneur de la table. J’ai réuni, derrière les murs épais de mon palais, le pouvoir temporel, symbolisé par le glaive que je tenais dans ma main et par les innombrables soldats que j’avais sous mes ordres, et le pouvoir spirituel, dont témoignaient les moines encapuchonnés et les gras abbés qui s’asseyaient à table au-dessous de moi, lampaient mon vin à grands traits et se gorgeaient de mes viandes. Parfois, d’une voix solennelle, je jugeais, grave comme la mort. Je condamnais, selon la gravité de l’infraction ou du crime, et j’imposais la mort légale à des hommes qui, comme Darrell Standing dans sa prison de Folsom, avaient outragé la loi.
Je me voyais, alternativement, portant autour du cou le collier de fer des esclaves, en de froides régions désolées, ou, sous les nuits tropicales et parfumées, aimé de belles princesses de sang royal, tandis qu’autour de nous des esclaves noirs agitaient l’atmosphère assoupie, à l’aide de grands éventails de plumes de paon. Parmi le glouglou des fontaines et sous les calmes ramures des palmiers, on entendait, au loin, flotter dans l’air le cri des chacals et le rugissement des lions.
Tantôt, perdu dans les steppes glacées de l’Asie, je me réchauffais les mains devant de grands feux, faits d’excréments séchés de chameaux. Et, presque aussitôt, je me retrouvais dans le torride désert d’Afrique, couché à l’ombre maigre des buissons de sauge, tachetés de soleil, près de puits désséchés. Je haletais, la langue sèche, après une goutte d’eau, tandis qu’autour de moi s’alignaient, classés ou étiquetés dans des bocaux d’alcali, la multitude des ossements d’hommes et de bêtes, qui avaient péri comme j’allais le faire, de chaleur et de soif.
J’étais écumeur de mer, assassin soudoyé et pirate, ou moine érudit et savant, courbé, dans la quiétude paisible de sa cellule, sur les pages manuscrites, de parchemin, d’énormes volumes, antiques et moisis. Le monastère où j’étais reclus était perché au faîte et dans les anfractuosités de hautes falaises vertigineuses, et, à l’heure du crépuscule, j’apercevais au-dessous de moi, sur les pentes inférieures de la montagne, les paysans peiner encore parmi les vignes et les oliviers, ou ramenant des pâtures les chèvres bêlantes et les vaches qui meuglaient.