Puis, soudain, chef barbare, entraînant à ma suite des hordes hurlantes, je conduisais d’innombrables files de chariots, par des routes défoncées, et je foulais le roc d’antiques cités oubliées. Je me battais furieusement, sur ces champs de bataille d’antan. Pas même lorsque le soleil était au terme de sa course, le rouge carnage ne cessait. Il se continuait durant les heures de nuit, sous les étoiles qui brillaient au ciel. Et la fraîcheur du vent nocturne, refroidi aux lointains pics neigeux sur lesquels il avait passé, n’arrivait pas à sécher la sueur de la bataille.
Hardi nautonier, grimpé au faîte des mâts qui oscillent sur le pont des navires, je me plaisais à contempler au-dessous de moi l’eau de la mer, transparente sous le soleil, où des forêts écarlates de corail chatoyaient au fond des abîmes, couleur de turquoise. Puis, redescendant au gouvernail, j’amenais mon bateau, d’une main sûre, dans l’abri paisible, étincelant comme un miroir, de golfes calmes, à l’entrée desquels le flot se brise éternellement, avec un bruit sourd, sur les récifs à fleur d’eau de ces mêmes coraux.
Plus proche dans son origine, était une autre réincarnation, qui fréquemment s’opérait en moi. Celle des jours de mon enfance. Je redevenais le petit Darrell Standing qui, à la ferme paternelle, courait pieds nus, dans l’herbe humide de la rosée printanière. Ou, comme aux froids matins d’hiver, j’allais, avec mes mains couvertes d’engelures, porter le foin aux bestiaux dans la tiède étable, qu’emplissaient leurs fumantes haleines. Et il me semblait me rasseoir, le dimanche, devant le prédicateur, écoutant, avec un effroi enfantin de la splendeur et de la terreur de Dieu, les discours extravagants qu’il débitait des joies de la Jérusalem Nouvelle et des affres horribles du feu de l’Enfer.
D’où me venaient ces visions, tandis que dans ma cellule je m’effondrais sur le dos, après avoir longtemps fixé un fétu de paille, brillant dans un rais de soleil ?
Moi, Darrell Standing, né et élevé dans un coin perdu de campagne du Minnesota, jadis professeur d’agronomie, puis prisonnier incorrigible à San Quentin et aujourd’hui condamné à mort, dans la prison de Folsom, moi, Darrell Standing, qui vais bientôt mourir par la corde, en Californie, je n’ai certainement jamais, en cette existence présente, aimé de filles de roi. Jamais je n’ai trôné, le glaive en main. Jamais je n’ai navigué sur les flots, ni mêlé ma voix à celle des matelots, s’enivrant de liqueurs fortes et chantant joyeusement leur chanson de mort, tandis que, dans la tempête, le navire bondit vers le ciel ou s’écrase aux abîmes, et que, partout, au-dessus, au-dessous et autour de lui, l’eau bouillonne sur les récifs aux dents noires.
Comment, alors, ai-je pu connaître toutes ces choses ? Elles sont hors de mon expérience en cette vie. Et pourtant elles jaillissent de mon cerveau, comme le mot « Samarie ! » s’échappa de mes lèvres d’enfant, devant une photographie qu’on me montrait.
On ne peut créer rien de rien. Pas plus qu’il ne m’était possible de tirer du néant les trente-cinq livres de dynamite que me réclamaient le capitaine Jamie et le gouverneur Atherton, je ne puis avoir fabriqué, de toutes pièces, ces visions. Elles étaient latentes dans mon esprit et je ne fais que les extraire au jour.
CHAPITRE VII
LA CAMISOLE DE FORCE[6]
[6] Titre donné arbitrairement à ce roman, par les éditeurs anglais, et sous lequel il paraît outre-Manche. C’est sur le désir instant de Mrs Jack London que les traducteurs ont rétabli, pour l’édition française, le titre du volume américain : Le Vagabond des Étoiles, que Jack London affectionnait tout particulièrement.
Telle était ma situation irritante, dont je ne parvenais pas à sortir.