Je savais qu’il existait en moi une Golconde de souvenirs latents d’autres existences. Mais j’étais impuissant à fouiller et à extérioriser ces trésors. En dépit de tous mes efforts, je ne parvenais qu’à voltiger, à tort et à travers, parmi ces souvenirs.

Je comparais mon cas avec celui du pasteur Stainton Moses, qui affirmait avoir antérieurement incarné saint Hippolyte, Plotin, Athénodore et, plus près de nous, Grocyn, qui fut un des amis d’Erasme[7]. Et je ne doutais pas que les déclarations de Stainton Moses ne fussent véridiques. Il avait réellement personnifié tous ces hommes, dans la longue chaîne de ses incarnations.

[7] Saint Hippolyte, évêque grec, martyrisé en 240. Plotin, philosophe néo-platonicien, né en Égypte vers 205, mort en Campanie en 270 ; il suivit en Perse l’empereur Gordien et se fixa à Rome, sous l’empereur Philippe. Athénodore, philosophe stoïcien, né à Tarse, en Asie Mineure. Erasme, célèbre érudit, philosophe et poète, philosophe stoïcien, né à Rotterdam en 1467, mort à Bâle en 1536.

Les expériences du Français, le colonel de Rochas, me confirmaient dans ces pensées et m’attiraient plus particulièrement. J’en avais lu le récit, fort novice encore en ces matières, pendant les quelques loisirs que me laissaient mes anciennes occupations. Il racontait qu’en employant des « sujets » idoines, il avait, au cours du sommeil hypnotique, pénétré leurs anciennes personnalités.

Tel avait été le cas d’une nommée Joséphine, qui habitait Voiron, dans le département de l’Isère. Il lui avait fait revivre sa vie et ses aventures d’adolescente, puis son enfance, l’époque où elle tétait encore sa mère, et celle même où elle était enclose au sein qui l’avait engendrée. Remontant plus outre, il avait pénétré dans ses incarnations antérieures, notamment dans celle où son être, mélangeant les sexes, avait animé un vieillard acariâtre et grossier, un certain Jean-Claude Bourdon, longtemps soldat au 7e régiment d’artillerie, à Besançon, où il était mort à l’âge de soixante-dix ans, paralysé et alité depuis longtemps déjà. — Oui, oui, parfaitement

Et le colonel de Rochas, interrogeant à son tour le fantôme hypnotisé de ce Jean-Claude Bourdon, l’avait suivi, lui aussi, jusqu’au germe de sa vie, palpitant aux ténèbres du sein maternel. En sorte qu’il avait ultérieurement retrouvé une autre vieille femme, nommée Philomène Carteron[8].

[8] Albert de Rochas : Les Vies successives, pages 66 à 89. (Chacornac, éditeur).

Mais, en dépit de mon bout de paille, luisant dans le rais de lumière au mur de ma cellule, je n’arrivais pas à réaliser de semblables précisions de mes personnalités passées. Découragé, je finis par me persuader que la mort seule mettrait un peu de lumière et de cohérence dans le chaos où je me débattais.

Pourtant le flux de la vie ne cessait pas de couler en moi, avec énergie. Malgré ses souffrances abominables, Darrell Standing se refusait à mourir encore. Il déniait au gouverneur Atherton et au capitaine Jamie le droit de le tuer.

J’ai toujours aimé la vie et la résistance vitale qu’il y a en moi m’avait seule pu donner la force d’exister encore. Par elle seule j’étais dans cette cellule, à manger et boire quand même, à penser et à rêver, et à écrire ces lignes, en attendant l’inévitable corde qui mettra fin à l’actuel et éphémère chaînon de mes existences.