Souvent, il me semblait que je parlais devant une réunion de savants, assemblés pour m’écouter. Je leur lisais les documents mis en ordre par moi et qui avaient trait, soit à mes propres recherches, soit à celles d’autres confrères. Et, quand je me réveillais, si précis avait été mon rêve qu’il me semblait que ma voix sonnait encore à mes oreilles. Il me paraissait voir encore devant mes yeux les dactylographes tapant, sur du papier blanc, phrases et paragraphes de leur compte rendu.

Plus souvent, je voyais s’étendre devant mes regards, sur des centaines de milles vers le nord et vers le sud, d’immenses terres arables, sous un climat tempéré, assez semblable à celui de la Californie. La flore et la faune étaient également celles de ce pays. Et, dans tous mes rêves, remarquez-le bien, c’était toujours ce même décor au milieu duquel je me retrouvais.

D’ordinaire, je m’acheminais de longues heures, dans une voiture attelée de chevaux de montagne, parmi des prairies d’alfa, où paissaient des vaches de Jersey. J’arrivais ainsi à quelque village, perdu près d’un torrent desséché, et j’y quittais ma voiture pour prendre un petit chemin de fer à voie étroite, à l’aide duquel je continuais ma promenade. Et, chaque fois que je m’endormais, revenaient dans mes rêves la même voiture, le même petit chemin de fer, le même paysage, les mêmes arbres, les mêmes montagnes, le même village, les mêmes gués et les mêmes ponts.

Parmi cette région de cultures rationnelles, j’aménageais une ferme modèle, où j’installais une colonie de chèvres d’Angora. Puis, à chaque rêve nouveau, je suivais les progrès de mon exploitation, selon le temps écoulé et la saison.

Oh ! ces pentes montagneuses, couvertes de broussailles ! Comme elles se transformaient peu à peu ! A mesure que mes chèvres broutaient les halliers épais, le sol commençait à se dégager et des sentiers à s’y tracer. Seuls subsistaient les buissons trop hauts, où mes chèvres, en se dressant sur leurs pattes de derrière, ne pouvaient atteindre. Alors, un jour, des hommes arrivaient, pour continuer le défrichement. Ils abattaient à coups de hache les grands taillis, et les chèvres continuaient plus outre leur ouvrage.

Lorsque venait l’hiver, tous ces fagots secs, tous ces squelettes décharnés de l’ancienne végétation étaient mis en tas et brûlés. Et, au printemps, lorsqu’une herbe épaisse et verte avait poussé sur le sol renouvelé, j’arrivais avec mes troupeaux de bestiaux. Après leur passage, la terre était labourée, pour produire, l’année suivante, de riches moissons. De colline en colline, de pente en pente, de versant en versant, se poursuivait, toujours plus loin, l’œuvre de colonisation.

Oh ! ces rêves de la camisole, où sans cesse je retrouvais mes belles récoltes alternées, de froment, d’orge ou de trèfle, mûres pour la moisson, tandis que mes chèvres allaient toujours, en broutant, vers l’horizon !

Lorsque je ne dormais point, je m’efforçais, comme me l’avait conseillé jadis Philadelphie Red, d’accrocher mon idée à un homme et à une pensée.

C’était immanquablement vers Cecil Winwood que convergeaient mes idées. Vers le faussaire-poète qui, de gaieté de cœur, avait fait tomber sur moi toute cette calamité et qui, tandis que j’agonisais là, se promenait librement au soleil. Et mon cerveau, dès lors, ne le lâchait plus.

Je ne puis pas dire que je le haïssais. Non. Le mot serait trop faible. Il n’existe pas, dans la langue anglaise, d’expression capable de traduire ce que j’éprouvais pour lui. Ce que je puis dire seulement, c’est qu’un désir fou de vengeance me hantait sans trêve, et me rongeait le cœur d’une extraordinaire souffrance.