J’étais assis près de Silas Dunlap et tenais sur moi le bébé quand l’attaque se déclancha. Le soleil se couchait et, de tous mes yeux, je fixais Silas Dunlap, qui achevait de mourir. La main de sa femme, Sarah, était posée sur son front. Elle et sa tante Marthe pleuraient silencieusement. C’est juste à ce moment que l’attaque se produisit.
Des centaines de fusils pétaradaient et lançaient leurs balles. L’ennemi formait un demi-cercle, qui allait de l’est à l’ouest, et nous criblait de plomb. Chacun, parmi nous, dans la grande fosse, s’aplatit contre terre. Les petits enfants se mirent à crier. Quelques-unes des femmes, au début, crièrent aussi.
Les coups de feu pleuvaient sur nous sans interruption. Grand était mon désir de ramper jusqu’à la tranchée, sous les chariots, où nos hommes entretenaient, sans fléchir, un feu roulant. Mais, devinant mes intentions, ma mère me fit sur-le-champ coucher à plat, près du bébé.
Je regardais, du coin de l’œil, Silas Dunlap. Il agonisait encore lorsque le bébé des Castleton fut tué. La petite Dorothée Castleton, qui n’avait que dix ans, tenait le bébé dans ses bras. Elle ne fut pas atteinte. J’entendis que l’on disait autour d’elle que la balle avait dû rebondir sur le toit d’un des chariots et, retombant de là dans la grande fosse, frapper l’enfant par ricochet. Ce n’était là qu’un simple hasard et, sauf les accidents de ce genre, affirmait-on, nous étions en sûreté.
Je retournai mon regard vers Silas Dunlap. Il ne bougeait plus. Ce n’était pas de chance pour moi ! Je n’avais jamais vu personne au moment précis de sa mort, et j’eusse été curieux de ce spectacle.
La petite Dorothée Castleton eut une crise de nerfs. Elle cria et hurla avec une telle persistance qu’elle engendra une crise semblable chez Mrs. Hastings. En entendant ce boucan, mon père envoya vers nous Watt Cuming, qui arriva en rampant et demanda ce qui se passait, puis s’en retourna.
La nuit était déjà noire lorsque le feu de l’assaillant cessa, et il n’y eut plus, comme la veille, que quelques coups isolés. Deux de nos hommes furent blessés au cours de cette seconde attaque, et on les ramena dans la grande fosse. Bill Tyler fut tué et, dans les ténèbres, il fut, ainsi que Silas Dunlap et le bébé Castleton, enterré le long des autres morts.
Des hommes se relayèrent, toute la nuit durant, pour creuser le puits plus profondément. Mais ils ne rencontrèrent, en fait d’eau, que du sable humide. D’autres hommes se risquèrent à aller quérir à la source quelques seaux d’eau. Mais on tira sur eux et ils durent renoncer, après que Jérémie Hopkins eût eu la main gauche sectionnée, à la hauteur du poignet, par une balle.
Le lendemain (c’était le troisième jour où nous étions assiégés), la chaleur et la sécheresse étaient pires que jamais. Nous nous éveillâmes avec la soif et il n’y eut pas de cuisine. Nos bouches étaient tellement sèches que nous eussions été incapables de manger. J’essayai de mordre dans un morceau de pain que ma mère m’avait donné, mais je dus y renoncer. Des salves de coups de fusil étaient tirées sur nous derechef, que suivaient de longues acclamations, puis un silence complet. Mon père ne cessait de recommander à ses hommes de ne pas gaspiller les munitions, car nous allions bientôt nous en trouver à court.
On continuait à creuser le puits. Il était si profond qu’il fallait en hisser le sable avec des cordes et des seaux. Ceux qui le recevaient et vidaient étaient exposés aux balles, et l’un d’eux fut atteint à l’épaule. Il se nommait Peter Bromley et conduisait les bœufs du chariot des Bloodgood. Il était fiancé à Anne Bloodgood. Elle bondit vers lui, tandis que les balles volaient et la contraignaient à revenir se mettre à l’abri.