Vers le milieu du jour, le puits s’éboula, et il fallut trimer dur pour retirer du sable le couple de travailleurs qui s’y trouvait enfoui. Ce n’est qu’au bout d’une heure que l’on parvint à dégager Amos Wentworth. Après quoi, le puits fut étayé à l’aide de planches enlevées aux chariots, et de timons. Mais, à vingt pieds de profondeur, on ne trouva rien encore que du sable humide. L’eau ne filtrait toujours pas.

La vie, durant ce temps, dans la grande fosse, devenait de plus en plus intenable. Les enfants réclamaient à boire en pleurant, et les bébés piaillaient et gémissaient sans discontinuer.

Robert Carr, un autre blessé qui était couché à dix pieds environ de ma mère et de moi, avait perdu la raison. Il n’arrêtait pas de battre l’air avec ses bras et de demander de l’eau, à cor et à cri. Des femmes aussi battaient la campagne, en geignant contre les Indiens et les Mormons. Il y en avait d’autres qui priaient avec ferveur, et les trois grandes sœurs Demdike chantaient des psaumes, en compagnie de leur mère. D’autres encore ramassaient du sable humide, qui avait été remonté du puits, et l’accumulaient contre le corps de leurs bébés, pour essayer de les rafraîchir et de les calmer.

Exaspérés de tant de souffrances, les deux frères Fairfax, prenant des seaux, rampèrent sous un chariot et coururent, d’un trait, vers la source. Gilles n’était pas arrivé à mi-chemin qu’il tomba. Roger, plus heureux put aller et revenir, relativement indemne. Les deux seaux qu’il rapporta n’étaient qu’à moitié pleins, car il en avait laissé échapper une partie, en courant. Il rampa à nouveau sous les chariots et descendit dans la grande fosse. Sa bouche saignait.

Deux seaux à moitié pleins ne pouvaient aller loin, pour tant de personnes. Les bébés seuls, les très jeunes enfants et les blessés, en eurent leur petite part. Je n’en pus obtenir une seule goutte. Mais ma mère, trempant un linge dans les quelques cuillerées qu’on lui donna pour le bébé, m’en humecta la bouche. Je mâchai le linge humide et elle ne garda rien pour elle-même.

La situation empira encore, au cours de l’après-midi. Le soleil implacable continuait à luire, dans un ciel sans nuages et sans vent, et transformait notre trou de sable en fournaise. Les détonations n’arrêtaient pas de crépiter autour de nous et les Indiens de jeter leurs cris perçants. De temps à autre seulement, mon père autorisait nos hommes à tirer un coup de feu, et uniquement les meilleurs tireurs, comme Laban et Timothée Grant.

Cependant une décharge ininterrompue de plomb s’abattait sur le campement. Il n’y eut pas de ricochets trop désastreux. Quatre seulement de nos hommes furent blessés dans leur tranchée, et un seul grièvement.

Durant une accalmie de la fusillade, mon père descendit dans la grande fosse et, sans mot dire, s’assit près de ma mère et de moi. Il écoutait, le visage contracté, toutes les lamentations, tous les sanglots de tant de malheureux êtres qui réclamaient de l’eau. Puis il se releva et s’en alla inspecter le puits. Il n’en rapporta que du sable humide, dont il fit un cataplasme qu’il appliqua sur la poitrine et sur les épaules d’un des blessés, qui se plaignait plus fort que les autres.

Après quoi, il se dirigea vers Jed et vers sa mère, et envoya chercher dans la tranchée le père de Jed. Nous étions tellement pressés les uns contre les autres qu’il était impossible de faire un mouvement dans la fosse sans les plus grandes précautions, pour ne pas piétiner les corps de ceux qui étaient allongés.

— Jesse, me dit-il, as-tu peur des Indiens ?