Samar était fertile en ressources, savant et dévoué. Mais il avait le tort, chaque fois que l’événement lui donnait raison, de faire remarquer qu’il l’avait bien dit. Tanore, de son côté, avait autant d’entêtement que d’amour-propre. Il lui en coûtait encore plus de se démentir devant tout le monde que de donner sa sœur à un vannier. Aussi, prenant la main de Gandour, qui frémit de honte et d’horreur, la mit-il dans celle de Baduc. A cette vue, la jubilation de la foule redoubla et flatta agréablement le cœur de Tanore.
Puisque c’était la loi, puisqu’il était le plus vertueux et le plus brave, Baduc ne s’étonnait pas que la plus belle des princesses lui fût échue en partage. Cependant le concours continuait et plusieurs candidats furent désignés par ordre décroissant de mérite. Avant de dire ce qui arriva à chacun d’eux, il convient d’achever l’histoire de Baduc.
Lorsque le cortège royal fut rentré au palais, la princesse Gandour se jeta aux pieds de son frère, et, les arrosant de ses larmes, le supplia de ne pas la livrer à ce vilain borgne, tresseur de nattes et de paniers. Tanore poussa un grand soupir et détourna les yeux. Il répondit qu’il ne pouvait pas violer la loi qu’il avait faite, et les réjouissances du mariage furent annoncées.
La princesse Gandour s’abandonna d’abord à son chagrin. Elle regardait avec désespoir son cou de cygne, ses bras de neige, ses seins d’albâtre ornés de deux pointes de rubis et se lamentait sur sa beauté qu’allait saccager un malotru. Plus grande encore était sa peine de partager les jours d’un rustre. Elle maudissait Platon, les Samnites et l’Esprit des Lois, lorsque Samar parut.
— Princesse, dit-il, que la volonté souveraine soit accomplie. Votre Grâce doit être l’épouse de Baduc. Elle le sera devant les tables de la loi et les saints autels. Mais toute femme est libre du don de son corps. Un mariage qui n’est pas consommé est nul.
Discrètement, Samar se retira sans en avoir dit davantage. Gandour, cependant, médita les paroles du vizir et elle arrêta sa résolution dans son cœur. Aussi accueillit-elle en souriant sa nourrice, venue à son tour pour lui prodiguer des conseils.
— Chère princesse, lui dit la vieille, je ne puis croire que tu trouves ton plaisir avec ce vilain borgne. Refuse-lui ce qu’il te demandera. S’il ose t’approcher, serre tes bras contre ta poitrine et tes genoux l’un contre l’autre. S’il prétend obtenir par la force ce que tu ne lui auras pas accordé de bonne grâce, appelle-moi, je viendrai à ton aide.
— Ton avis n’est pas mauvais, ô nourrice, répondit la princesse. Pourtant je ne crois pas avoir besoin de ton secours. Mais tiens-toi près d’ici avec les eunuques, et, si tu m’entends crier, entre sans retard.
Lorsque les cérémonies eurent été célébrées et que Baduc se trouva seul avec la divine Gandour, il se crut le plus heureux des hommes. Mais quand il fut assis près de son épouse, elle le regarda d’un tel air qu’il se sentit un peu gêné. Il pensa à part lui qu’il serait plus à son aise en face de cent cavaliers mongols.