— Mon cœur désire la poétesse Leïla.
Vus de trois quarts et flattés, les traits de Leïla étaient souvent reproduits par les gazettes qui la nommaient la Muse de l’Inde. Tout le monde écrivait dans sa famille. Elle-même était née d’un père illustre dont les livres étaient récités dans les écoles par les enfants.
Au contraire de Gandour, Leïla fut fort aise de devoir un mari à la coutume des Samnites et le scribe du changeur lui parut fort joli. Elle-même était maigre et jaune avec un grand nez pointu, des cheveux noirs et rudes comme des crins. Yokim fut d’abord un peu déçu. Mais il n’osa pas s’avouer à lui-même qu’il s’était peint autrement la poétesse Leïla.
Si les nuits d’Yokim furent mieux remplies que celles de Baduc, ses jours ne furent pas plus fortunés. En premier lieu, il lui fut interdit de goûter Valmiki et Rabindranath Tagore. Il devait admirer sans relâche et sans réserve le génie de Leïla et celui de son père. Vingt fois entre le lever et le coucher du soleil on lui faisait sentir combien il était indigne de l’honneur d’avoir pour épouse une poétesse illustre, fille du chantre le plus célèbre que le siècle eût produit.
Yokim était excédé. Il s’ajoutait à son ennui que la maison était mal tenue et les repas détestables, qu’il ne retrouvait pas ses turbans et que son linge était en loques. Inspirée du ciel, Leïla négligeait les soins vulgaires du ménage.
Elle prétendait aussi que le génie a des droits dont le premier est celui de la passion. Yokim fut, en peu de temps, le mari le plus trompé de l’Inde. Il en conçut une grande mélancolie.
Un jour, il fut las de mal manger, de compter les amants de sa femme, d’être la risée des petits journaux, d’admirer les poèmes amoureux de la jaune et ardente Leïla, d’être le gendre du plus illustre aède du siècle. On le retrouva au fond d’un puits. Sur le bord, pour que nul n’en ignorât, il avait laissé ses sandales enveloppées d’un parchemin où se lisait ce suprême conseil :
« N’épousez jamais une femme de lettres ! »
Quant au troisième lauréat du concours institué par le prince Tanore selon la coutume des Samnites, c’était un pauvre pêcheur qui avait sauvé plusieurs personnes au péril de sa vie. Lorsqu’il sut qu’il pouvait prendre pour femme, parmi toutes les jeunes filles du pays, sauf cependant Gandour et Leïla, celle qui lui plairait le mieux, Sakatlava resta muet, parce qu’il n’avait jamais eu l’idée d’un choix pareil. Cependant, comme on le pressait de se prononcer, il s’écria :