— Je veux en mariage la fille de Zacari.

Zacari, financier fameux, possédait des richesses si grandes qu’elles étaient devenues proverbiales. De même que nous disons riche comme Crésus, on disait à Kimourloc riche comme Zacari. Seulement il se trouva que Zacari n’avait pas de fille, détail ignoré de Sakatlava, lequel n’était pas au courant du tout-Kimourloc. Et le jury fut grandement embarrassé. Le troisième lauréat serait-il déchu de son droit de choisir ? Après délibération, et pour respecter la volonté du législateur, il fut décidé qu’à défaut de fille, la nièce de l’opulent Zacari serait attribuée au pêcheur.

Et lorsque Rébecca apprit que la loi lui imposait pour mari un misérable matelot qui marchait pieds nus et qui sentait le poisson, elle poussa de grands cris et jura que jamais elle ne deviendrait sa femme. Mais le prudent Zacari intervint.

— Nous possédons, dit-il, de trop grandes richesses pour entrer en révolte ouverte contre les lois. L’envie nous entoure. Le fisc nous guette. Dans notre situation, il importe de ne donner prise ni à la jalousie du populaire, ni à l’avidité du gouvernement. Sachez, d’ailleurs, ma nièce, que nous n’avons pas toujours vécu dans le luxe. Mon propre père, votre aïeul, était un brocanteur dont la boutique sentait encore plus mauvais que les filets de Sakatlava. Acceptez donc l’époux qui vous est destiné. Vous lui ferez prendre des bains, et, en peu de jours, il s’initiera à vos raffinements.

La jeune Rébecca baissa la tête en signe de soumission, mais elle se promit que le pêcheur paierait cher son audace.

La première fois qu’elle vit Sakatlava, elle lui montra ses ongles savamment taillés qui brillaient comme de l’onyx et elle lui demanda de faire nettoyer et polir les siens, ainsi que de recourir à divers soins de toilette avant d’entrer dans le lit nuptial.

— Il n’est pas besoin de tant d’histoires pour que nous dormions ensemble, répondit Sakatlava. Je suis un héros et le troisième lauréat du concours.

— C’est pourquoi je me réjouis d’être votre femme, fit Rébecca. Mais l’héroïsme ne vous dispense pas d’aller chez la manucure. N’êtes-vous pas devenu riche ? Il faut vous conformer à votre nouvel état et adopter les usages de ceux qui ont une grande fortune.

Les personnes qui sont préposées aux soins du corps s’emparèrent alors de Sakatlava. Il fut conduit aux étuves. Sa peau fut grattée et massée. Un dentiste explora sa bouche et se livra à des opérations de prothèse longues et douloureuses. Des médecins l’examinèrent. Ils trouvèrent qu’il respirait mal à cause des végétations, que ses amygdales étaient d’une grosseur alarmante, que son appendice vermiculaire le menaçait d’une crise mortelle et qu’il importait de le débarrasser de ces excroissances pathologiques et de ces organes abcédés. Et comme Sakatlava protestait qu’il ne se sentait pas malade, Rébecca lui fit observer que les gens riches avaient plus de maladies que les autres et que leur habitude était de se soumettre aux volontés des chirurgiens.

Lorsqu’on eut bien coupé dans son nez, sa gorge et ses entrailles, Sakatlava se sentit plus faible qu’avant. Ce fut le moment que choisit Rébecca pour lui dire que, dans sa situation de fortune, il ne pouvait ignorer ni la danse, ni les sports. Des professeurs lui enseignèrent à sauter sur ses pieds. Mais à peine savait-il esquisser un pas que la mode avait changé et qu’il était obligé d’en apprendre un autre. On lui mit entre les mains des balles qu’il fallait lancer et rattraper avec des raquettes, des bâtons bizarres avec lesquels il devait, en courant à travers champs, pousser des boules dans des trous. Ces exercices étaient d’autant plus fatigants que, pour chacun d’eux, il était indispensable de revêtir un costume. Et, quoiqu’il eût deux valets de chambre, ce qui agaçait le plus Sakatlava c’était qu’il devait s’habiller de cinq ou six manières différentes entre son lever et son coucher.