La Discipline ne se contente pas d’éloigner les fidèles des «superstitions», elle s’efforce de les défendre contre les vices et le consistoire les maintient vigoureusement dans le droit chemin. Pour cela, il lui faut surveiller la vie la plus intime de ses administrés, et il s’en acquitte soigneusement.
Ainsi la «paillardise» est une faute grave, et dont la Discipline se méfie fort: elle interdit aux fiancés d’habiter ensemble[415] et de demeurer «longtemps à espouser», c’est-à-dire plus de six semaines[416]. La veuve de Chatillon, «ensaincte soubz promesse du cappitaine Blausac» qui «à présent ne la veult prendre», ne doit pas trouver qu’elle a tort[417].—L’adultère commis par la femme, quand il est «avéré, convaincu et puny par arrest de la cour», permet à l’époux de se remarier. C’est ce que répond un synode de 1603, à M. Jean Malessague en le renvoyant au roi qui, seul, pourra lui donner la dispense nécessaire, «d’aultant que les lois du royaulme prohibent telz mariages[418]».—Au reste, on ne se montre pas tendre pour les femmes suspectes d’inconduite. Le consistoire s’informe soigneusement de leurs mœurs[419], puis il les fait chasser de la ville ou mettre en prison par les consuls[420]. Une malheureuse, nommée Martine, ayant eu un enfant de Daniel Gansy, praticien, le consistoire décide qu’il la fera punir par la justice et expulser, et que le père sera «examyné... de prandre l’enfant[421]».
Il suffit que deux habitants soient dénoncés par les voisins comme «conversant» ensemble pour que le consistoire les appelle, s’empresse d’informer et leur interdise de se voir cependant[422]. Mais de telles enquêtes ne sont pas aisées. Le sieur de La Farelle, qu’on a trouvé «couché seul à seul avec une nommée Broquière, de nuit, à heure indue», déclare au consistoire que c’est «sans avoir abuzé d’elle»: on le censure à tout hasard[423]. Le capitaine Gras, surpris dans des conditions analogues, allègue pour sa défense que sa chandelle était encore allumée[424]. Et que répondre à Mme Martine qui, «accusée d’avoir couché avec Anthoine Martin, son serviteur», prétend qu’elle y fut contrainte pendant sept nuits «à cause de la malladie d’icelluy... mais [que] sa fille mesme, celle quy est promise avec led. Martin, estoit couchée au millieu d’eulx deux[425]». D’ailleurs, le plus souvent, les inculpés, pressés de questions, finissent par avouer ou par se trahir dans leurs réponses, comme le fit, par exemple, Marguerite Brueisse, servante à Antoine Bonnet[426].
Le consistoire ne peut supporter la coquetterie. Il ne faut pas que les femmes se parfument les cheveux, sous peine de privation de la cène[427]. Les «guignevalets» sont interdits par un synode national[428]. C’est risquer de se faire admonester devant tout le monde par le pasteur que de venir au prêche avec de la «poudre sur la teste», ou une robe à «cachebastards[429]». Les diacres et les anciens sont invités à noter «les plus excessives» quant à leurs vertugadins «pour après le leur remonstrer[430]». Celles qui sortent décolletées, on peut aller jusqu’à les suspendre de la cène, si elles ne veulent pas «fermer leurs poitrines[431]». Et que la femme d’un pasteur ne s’avise pas de porter les «poilz relevés et les cornes», ou l’on invitera sévèrement son mari à «fere son debvoir» pour empêcher un tel scandale[432].
D’ailleurs, ceux que le consistoire a censurés pour coquetterie ne se soumettent pas toujours paisiblement. Un écolier, André Guiran, se plaint de ce que le pasteur Falguerolles l’ait interpellé du haut de la chaire parce qu’il portait «de grandz poilz retroussés» et «escandalleux» pour les «vrays chrétiens»: le consistoire, pris comme arbitre, ordonne que le jeune homme sera sommé «de couper ses cheveulx[433]».—M. Rossel, ministre de Gignac, réclame au synode contre une ordonnance de son colloque, décrétant «l’abaissement des cheveux de sa femme»: cela ne lui réussit pas, car il reçoit une censure grave pour avoir poursuivi un tel appel[434].—Finalement, la Discipline fut vaincue par la mode, et le synode de Jargeau (1601) dut ordonner qu’on ôterait du texte de l’art. 26 les mots «poinçons, houppes et vertugadins[435]».
Puisqu’il règle les questions de vêtements, le consistoire peut bien s’occuper des querelles de ménage. Contre la volonté de son mari, Mlle Baboys persiste à garder chez elle une certaine nourrice; aussitôt, le consistoire intervient pour lui ordonner de la congédier et d’en prendre une autre avant une semaine[436].—Un autre jour, il défend fort sagement à sire Lhermite de se disputer avec sa belle-mère ou de battre sa femme[437].—Il censure encore la femme de Mre Antoine, boulanger, qui a dit à la nourrice de M. de Saint-Téodorite qu’elle «estoit de gros saings[438]».—Ou bien il cite à comparaître done Yssoire et la femme du cardeur Jean Combes qui se sont battues «en plaine rue publicque[439]».
Mais c’est au sujet des bancs du temple que naissent le plus de disputes et que le consistoire a le plus souvent à intervenir. Il faut savoir qu’on réservait des bancs aux pasteurs et aux anciens, mais aussi aux magistrats, aux consuls[440] aux proposants[441], aux régents du collège[442] et à certaines personnes notables[443]. Cette coutume ne se retrouve ailleurs qu’à Nîmes[444], mais ce qui paraît particulier à cette ville, c’est que tout le monde peut y acquérir le droit d’avoir un banc à soi au temple, moyennant une certaine somme[445]. Pourtant, on ne peut choisir le rang où l’on sera placé: c’est le consistoire qui fait ranger les sièges à son gré, sans que les magistrats aient rien à dire[446]. Les bancs sont mobiles et non fichés en terre[447], mais on y fait mettre des «escripteaux» composés par le greffier et portant le nom de ceux qui ont acquis le droit de s’y asseoir exclusivement[448].
Ces places réservées étaient l’occasion de querelles continuelles parce qu’elles faisaient naître des conflits de préséance. Voici, par exemple, deux bourgeoises et leurs filles qui se disputent parce que l’une, Mlle Saint-Estienne, a traîné son banc devant celui de Mlle d’Ariffon. Celle-ci, aidée de sa fille, l’injurie de son mieux, «appellant sond. mary faussaire et elle qu’elle estoit une simple». Mais Mlle d’Ariffon, confrontée avec son adversaire devant le consistoire, nie ces propos et déclare, au contraire, «elles ny leurs fillies ne l’avoir injuriée, les ayant lad. Saint-Estienne intéressé leur honneur, les ayant appellées querelleuses et que, sy elle parloit, feroit baisser la teste à sa fillie; requérant qu’elle aye à déclairer la cause pourquoi feroit baisser la teste à sad. fillie parce que cela desroge à son honneur et de sad. fillie...; d’ailleurs que luy a reproché qu’un bourreau avoit couppé la teste à son mary». Le consistoire fait vérifier la place du banc en question et conclut que «les deux fillies seront appellées tout présantement pour estre toutes ensamblement sensurées, afin de les mettre en paix, amitié et réconciliation[449]».—Un autre jour, c’est le précepteur des enfants de sire Barthélemy Syméon et la femme de M. Fontfroide qui brisent le banc de Mlle Passelar[450].—Ou encore, le ministre Falguerolles se permet de faire asseoir des femmes sur le banc des écoliers et dit à l’un d’eux, M. Rally, que les femmes méritent mieux d’être en cette place que lui, et que s’il ne lui ouvre la porte, «il la rompra[451]».
Le consistoire avait fort à faire pour apaiser toutes ces querelles. C’était, en effet, une de ses fonctions importantes que de «réconcilier» ceux qui s’étaient disputés. Tantôt il faisait comparaître les inculpés et leur ordonnait tout simplement de se raccommoder[452], tantôt il déléguait quelques-uns de ses membres pour apaiser le différend[453]. Quand les intéressés ne pouvaient ou ne voulaient se mettre d’accord, il les censurait tous deux «griefvement[454]». Ces réconciliations publiques étaient fort en usage. Le colloque et le synode s’en occupent comme le consistoire. C’est ainsi qu’un synode provincial de Nîmes contient la délibération suivante:
«Ouys M. Ferrier et M. de la Martinole [pasteur et ancien d’Alais] est ordonné qu’ils seront réconciliez: led. sieur de la Martinole déclairant tenir M. Ferrier pour fidèle ministre de l’église de Dieu et digne de sa charge, et led. M. Ferrier tenir led. sieur de la Martinole pour ancien de l’église digne de sa charge et homme d’honneur, oublians toutes paroles fâcheuses qu’ilz peuvent avoir heu. Ce qu’estant faict en présence de toute l’assemblée se sont donnez la main de réconciliation[455].»