Un autre devoir du consistoire était d’empêcher les fidèles de s’amuser à des jeux défendus. A la vérité, les plaisirs permis par la Discipline étaient surtout d’ordre moral. Le réformé pouvait lire la Bible à son aise, assister à tous les prêches et méditer sur les vices du papisme. Il pouvait aussi prendre des billets aux loteries organisées pour soulager les ministres, les créanciers et les marchands, mais non à celles qui n’avaient pour but que de donner une émotion frivole, comme les «roues de Fortune[456]». Il ne devait pas perdre son temps à regarder les bateleurs et les acrobates, les faiseurs de tours de passe-passe et de goblets, ou les montreurs de marionnettes[457]. Il ne pouvait jouer au billard, car ce jeu «apporte beaucoup de desbauches[458]», ni aux «quilles[459]», et encore moins aux cartes[460]. Peut-être la paume et le jeu de ballon sont-ils autorisés à Nîmes, mais en tout cas on recourt aux magistrats pour les empêcher le dimanche, qui est le jour où l’on doit se reposer[461].
Ce repos du dimanche, on le fait observer fort sévèrement. En 1611, un synode formulera les «légitimes usages» auxquels il faut l’employer: l’ouïe de la parole de Dieu, l’administration des sacrements et autres exercices de piété[462]». Cependant, les notaires «qui reçoyvent des contracts», ceux qui trafiquent et ceux qui voyagent le dimanche sont poursuivis suivant la Discipline, «et jusques à privation de la Cène»[463].—Un pauvre homme, nommé Pierre Tel, se fait censurer «griefvement» pour «avoir estandu une cadène de cadis led. jour, craignant que se gastast[464]».—L’hôtelier «du Sauvage» est appelé parce qu’il a servi «à boire et manger aux allans et venans» pendant le prêche du dimanche[465].—Enfin, le consistoire prie les consuls de faire fermer les boutiques[466]. Et sans doute ceux-ci s’en chargent volontiers puisqu’on les voit ordonner plus tard, de leur propre mouvement, qu’avant le prêche du dimanche matin on n’ouvrira qu’une des portes de la ville avec son guichet, et que, pendant la journée, les autres seront seulement entre-bâillées, afin qu’on ne puisse faire entrer aucun bétail et aucune charrette[467].
Le synode provincial de Montpellier (1596) autorise les fidèles à prendre part à toutes les fêtes des corporations, mais il faut qu’elles ne comprennent aucune danse, qu’elles ne se fassent à l’occasion d’aucune fête de saint et que «l’exercice de la religion ne soit intéressé[468]». Les Nîmois se passaient difficilement de danser et le consistoire avait fort à faire pour les en empêcher. Il faut dire que les danses étaient alors fort licencieuses, et notamment celle du bouquet[469]. Cependant, le synode avait beau ordonner que l’article de la Discipline les concernant serait lu en chaire[470], on n’arrivait pas à le faire rigoureusement observer. La fiancée du juge criminel aime tant la danse qu’elle se fait appeler au consistoire pour avoir «ballé» aux épousailles de Mre Bon[471]: qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’on danse et qu’on se masque à son propre mariage[472]?—Quant à Mme de Favier, elle a le même vice, et il faut l’appeler aussi, puisqu’elle «andure» qu’on danse en sa maison[473].
On chassait impitoyablement ceux qui facilitaient de telles «débauches». Le 26 mai 1599, le consistoire prie les consuls de faire sortir de la ville «celluy qui apprend à danser[474]». Plus tard, il est averti qu’un «baladin» a «enrollé plusieurs, mesme de la Religion, et attand les violons pour dresser le bal ordinaire». Il envoie immédiatement demander aux magistrats d’«empêcher telz escandalles et excèz qu’en peuvent arriver[475]». Le jeudi saint de l’année 1605, Mre Lansard, consul, trouve le ménétrier Jacques Foëton, «tenant l’archet encore estendu sur les cordes, et les doigts allongez de la gauche, pour les frapper à leurs touches et à leurs espaces mesurés», seul dans le «lieu de dissolution et de désordre» où il donnait à danser, «la honte et la crainte ayant faict esvanouïr les assistants». Aussitôt le consul, saisi d’indignation, lui arrache le violon et le met en pièces, ce qui lui vaut de passer en justice et de payer une amende de 18 l.[476]. Enfin, à Aimargues, on fait, en 1602, des remontrances à une demoiselle qui avait logé un «maistre danseur[477]».
Non seulement la danse, mais aussi la musique semble éminemment corruptrice. Le jour de leur «reveue et bravade», les basochiens veulent faire jouer des violons, des hautbois et autres instruments[478], mais le consistoire de Nîmes ne peut supporter l’idée d’une telle débauche et il supplie chaque année les magistrats de «fere cesser» les instruments[479].
Il a horreur aussi des «charivaris» qui sont fort en honneur à Nîmes. Sire Farel prend soin, au moment d’épouser Mlle Fazandier, de prier Jean Jaudin et le capitaine Billanges «d’adviser qu’on ne luy fist charbarie[480]». Mais pour cela il lui faut payer[481].—Bagard, lui, n’échappe pas à cet inconvénient: Rouvière jeune, Pansiet, Pierre de Montelz, Cottelier se font censurer et suspendre de la cène pour avoir pris part à son «charbary», et spécialement Rouvière qui «est un farceur et bouffonneur ordinaire»; un autre encore est censuré pour y avoir assisté, d’autant qu’il remplissait les respectables fonctions de sergent-major dans la garde communale; quant à Jehan Fornier, il prétend avoir été appelé par la femme de Bagard pour empêcher le vacarme, mais comme il trouve l’histoire si drôle qu’il ne peut s’empêcher de rire en la racontant, on le déclare «colpable», et il se fait suspendre de la prochaine cène comme les autres[482].
Toutes ces mesures sont sévères. Un pasteur a dit: «Calvin était parti du principe que l’homme ne peut rien donner au plaisir sans risquer d’oublier son créateur, et la conséquence immédiate de ce principe était l’obligation de déclarer incessamment la guerre à tous les instincts naturels du cœur humain[483]». C’est pourquoi «la Réforme n’a pas été vraiment populaire en France», comme l’écrit M. le pasteur Paul de Felice[484]. La nécessité de faire observer de tels règlements forçait le consistoire à s’ingérer dans la vie privée d’une façon que l’on serait loin de supporter aujourd’hui. Cela avait l’inconvénient de favoriser la naissance et le développement des petites calomnies et des «racontards». On était forcé de recourir aux serviteurs[485] et aux voisines[486] pour enquêter sur la vie et les mœurs des fidèles suspects, et l’on encourageait, en somme, la délation. Ainsi, Mre Symon Mariaige, chirurgien, vient rapporter au consistoire «que ce jourd’huy matin, il estoit en la boutique de Mre Noguier, y seroit venu Jehan Dumas, praticien, quy auroit renyé le nom de Dieu plusieurs foys[487]».
Mais, d’autre part, l’intervention des «surveillants» et des diacres dans la vie privée des habitants avait alors son avantage: elle remplaçait heureusement, en bien des cas, notre police. Par exemple, en 1599, le consistoire empêche des parents de maltraiter leur enfant martyr et de le faire, pendant l’hiver, «demeurer de nuict et de jour presque tout nud, et morent de faim», à ce point que les voisines apitoyées lui donnaient «souvent de pain et autres chozes[488]».
Il résulte de ce qui précède que les habitants se trouvaient étroitement soumis à la surveillance de leur consistoire: leurs fréquentations, leurs mœurs, leurs querelles, leurs plaisirs, il examinait tout. Mais reste à montrer quels étaient ses moyens de sanction et à prouver que les fidèles lui obéissaient.
Ceux qui se trouvent accusés de fautes graves, c’est-à-dire ayant causé du «scandale», sont cités à comparaître par l’avertisseur ou les anciens[489]. A la vérité, ils ne se pressent pas toujours de se rendre à la convocation. Mlle la lieutenante de Favier, appelée en consistoire parce qu’elle a envoyé ses enfants faire leurs études chez les Jésuites, en Avignon, répond qu’elle aimerait mieux aller cent fois à la messe qu’une seule au consistoire[490]. Quelques jours plus tard, elle promet pourtant au pasteur Ferrier de retirer ses enfants[491]. Mais elle n’en fait rien, et le 3 mai, on la rappelle de nouveau[492]: elle ne vient pas[493]. On recommence le 16 mai, le 23 mai[494], le 30 mai[495], le 6 juin[496], le 22 août[497], le 29 août[498], et l’on ne se résigne que le 31 août à la priver de la cène[499]. On continue à la citer le 5 septembre[500], le 19 septembre[501], le 26 septembre[502], le 18 octobre[503], en mentionnant à chaque séance qu’on la convoque pour la dernière fois. Enfin, le 24 octobre 1601, on se résout à la suspendre publiquement des sacrements[504]. Elle se décide alors à faire dire au consistoire que, si elle n’est pas venue, c’est qu’elle était indisposée; et aussitôt l’on surseoit de huit jours à la publication[505]. Trois jours après, on envoie savoir pourquoi elle n’a pas comparu: elle répond qu’elle est à nouveau souffrante[506]. Le 7 novembre, elle n’est pas encore venue au consistoire[507], et c’est seulement le 14 qu’elle consent à s’y rendre[508]. Elle a donc résisté pendant sept mois, sans que l’on se décide à l’excommunier.