Les fidèles étaient rarement aussi obstinés, mais souvent plus violents que Mlle de Favier. Les nobles n’aimaient pas à comparaître devant une assemblée de marchands[509]. M. de la Farelle, averti qu’il allait être suspendu publiquement de la cène s’il ne voulait se rendre au consistoire, renvoie brusquement les anciens chargés de l’en prévenir «avec parolles facheuses», et leur déclare «qu’il estimoit autant leurd. procédure comme ung brain d’asne[510]»; un autre jour il se met fort en colère et fait dire aux membres du consistoire qu’il ne les «crainct ny vifz ni mortz[511]». D’aucuns se contentaient de refuser purement et simplement de répondre à la convocation[512]. Bref, soit peur, soit dédain, quelques personnes refusaient de comparaître.

Le consistoire se montrait pourtant assez accommodant sur le jour à fixer pour la citation. Ainsi un prévenu, appelé un vendredi pour le mercredi suivant, avertit qu’«il s’en va la prochaine sepmaine hors la ville», et les anciens consentent à s’assembler dès le lendemain pour l’entendre[513].

Très souvent, les accusés avouaient la faute qui leur était reprochée; mais il fallait quelquefois faire enquête, les presser de questions et se livrer, en somme, à de vraies «instructions» judiciaires pour connaître la vérité[514]. Si l’on établissait la culpabilité de l’accusé, on le condamnait à la censure ordinaire, à la censure «griefve», à la suspension temporaire de la cène, ou à l’excommunication, suivant la gravité de sa faute. Les censures s’infligeaient dans le consistoire ou, publiquement, au temple. Enfin, on exigeait du coupable l’aveu public de son péché, soit devant les anciens réunis, soit au prêche devant tout le monde, et ces «restitutions» étaient fort redoutées[515].

Mais, en somme, les fidèles refusaient très rarement de se soumettre à leur condamnation. Dans ce cas, on allait jusqu’à les «retrancher» de la Religion en les excommuniant; ou, s’ils avaient commis un crime qui pût passer pour un délit selon le droit, on les poursuivait en justice[516]. On préférait d’ailleurs se soustraire par la ruse à son châtiment: nous voyons que, très souvent, ceux qui ont été privés de la cène réussissent à communier malgré la surveillance des anciens, en se procurant le «méreau[517]» par surprise[518]. Mais, à moins d’être bien décidé à apostasier, comme Guillaume de Reboul[519], on finissait toujours par se soumettre.

Il est certain, d’ailleurs, que le consistoire hésitait plus à frapper les grands et les notables que les petits. L’extrême patience qu’on le voit montrer à l’égard de Mlle la lieutenante de Favier[520] en est la preuve. Après avoir refusé pendant sept mois de venir au consistoire, elle comparaît enfin: on se contente de la censurer «vivement»[521]. Elle n’obéit pas davantage: alors, on prie son beau-fils, conseiller à la cour de Castres, d’agir près d’elle[522], on décide d’essayer de faire venir ses enfants à son insu[523]; on lui donne à elle-même encore un mois de délai[524]; bref, on emploie tous les moyens pour n’avoir pas à la «retrancher» de l’église. On ne saurait reprocher au consistoire cette manière d’agir. La défection des personnages en vue faisait assez grand tort au parti pour qu’on renonçât à les excommunier, sauf en cas de force majeure[525]. Mais lorsque la faute avait été «scandaleuse» le consistoire ne gardait plus de ménagements: non seulement il citait et punissait ses propres membres, aussi bien dans des séances dites «de censures» que dans ses séances ordinaires[526], mais encore les consuls[527], les magistrats[528] et, comme je l’ai dit, les nobles.

Enfin, il faut ajouter que les églises s’entendaient entre elles pour organiser une police des mœurs. Celle de Nîmes écrit aux anciens de Montpellier et au pasteur de Vezenobre «pour s’informer du fait contre le sieur de Saint-Cézary» accusé de «converser avec sa chambrière[529]». Un autre jour, elle reçoit une lettre «mandée par M. Rudavel» lui signalant certaines personnes reconnues coupables par le consistoire de Saint-Ambroix; elle lui répond pour réclamer le détail des charges «contre iceux», et, cependant, décide qu’ils «sont suspandus des saintz sacrements et baptêmes, jusques estre purgés devant le consistoire de Saint-Ambroix de ce que leur est imposé sus à cause d’avoir palliardé[530]».

Tels sont les moyens que le consistoire de Nîmes avait à sa disposition pour appliquer un règlement intransigeant et tracassier, dont tout plaisir était hardiment banni. Il y réussissait, grâce au respect que l’on avait pour son autorité. Les réformés soumis à des devoirs précis, systématiques et presque inhumains, surveillés par la police des consistoires de la région jusque dans leur vie la plus intime[531], se trouvaient par là même disciplinés et unis.

Nous allons voir dans le chapitre suivant que les consuls et les magistrats, subordonnés comme les autres, en tant qu’hommes privés, à la Discipline, se trouvaient naturellement amenés à mettre toute leur autorité politique au service de leur consistoire.