Il en fallait bien moins pour alarmer l'inquiète Primrose. «Ah! malheureuse Sibille, serais-tu, par hasard, connue de cet étranger? Tu ne l'as jamais vu, mais il peut arriver de France, où le bruit de ta fuite aura été répandu; peut-être sort-il de la Bretagne.» La frayeur la saisit, la rougeur lui monte au visage et le couvre du plus vif incarnat; et ce moment de trouble est saisi par toute la compagnie. Mackenffal triomphe du désordre qu'il occasionne, et cherche à l'augmenter en paraissant sourire, avec affectation et à la dérobée, à la jeune étrangère, qui détourne la tête pour éviter ses odieux regards, et faisant l'impossible pour dissimuler son embarras et ses craintes.

«Ne vous troublez pas, princesse, dit le barbare Irlandais; je sais ménager mes connaissances. Vous aviez confié votre destin errant à la mer; elle vous a déposée ici, où vous me semblez être en assez belle posture; mais il vous plaît d'y conserver l'incognito: je ne dérangerai pas un plan dirigé sans doute au plus grand bien de vos affaires. Vous n'avez perdu qu'une petite barque: vous vous occupez sans doute ici d'un armement plus avantageux. Dès ce moment, j'entre dans vos projets, et vous pouvez compter sur la discrétion de votre dévoué Mackenffal.

—Je ne vous connais pas, répond Primrose avec une modeste assurance.» Si le commencement du discours de l'Irlandais l'avait jetée en quelque sollicitude, la suite lui avait entièrement prouvé qu'elle et sa véritable histoire lui étaient entièrement inconnues.

«Il faudrait, madame, réplique l'Irlandais, dire: Je ne connais plus. Il vous plaît d'oublier quelques bontés que vous eûtes pour moi, quoique la date n'en soit pas prodigieusement éloignée. Vous m'affranchissez par là de la reconnaissance. Le procédé est noble, digne de vous.

—Moi, des bontés pour vous! reprend la belle inconnue du ton ferme et élevé de Sibille de Primrose, la lèvre et les yeux armés du dédain le plus méprisant.

—Eh! non, vous n'en eûtes pas, s'écrie Mackenffal, et je ne méritai jamais de connaître, encore moins d'approcher de la pathétique, de la sublime Margerie, le miracle de Beaucaire, qui a inspiré tant de dévotion pour les mystères à tous les pèlerins de la dernière foire.

—Seigneur chevalier, dit d'un ton froid Sibille, entièrement rendue à elle-même, vous êtes absolument dans l'erreur, et vous pouvez aller renouer ailleurs vos liaisons avec votre Margerie.

—Je n'irai pas plus loin, divinité de nos tréteaux, dit l'Irlandais avec emphase. Mon ton peut nous avoir un peu brouillés; mais, vous le savez, je brille dans les raccommodements; et si vous avez fini votre engagement ici, pour le mois de juillet, je vous offre de vous reconduire en triomphe à Beaucaire, en croupe derrière Carfilarz, mon écuyer.

—Vous ferez bien de vous aller montrer seul à la foire. Vous êtes un extravagant.—Et vous, une jongleuse dans toute la force du terme. Je le maintiens. Voilà mon gant: qui osera le ramasser?

—Ce sera moi, brutal Irlandais, répond Clarence, reçois le démenti de toutes tes grossières faussetés.—Prince, poursuivit le chevalier anglais, en se tournant vers Lionel, mes affaires pressent mon départ de votre cour, ouvrez-nous le champ demain matin. Vous venez de voir outrager devant vous la vertu, dans le plus beau de tous les objets qui font l'ornement du sexe, dont nous avons juré de prendre en toute occasion la défense. Soyez aussi empressé, aussi jaloux que je le suis d'en voir tirer une vengeance éclatante.