Il se félicita de ce qu’à présent il ne perdît pas la grosseur d’une tête d’épingle de la précieuse poudre, grâce à une minuscule cuiller dont il se servait. Au retour, il stupéfia le lutteur par son entrain et son cynisme. Celui-ci ayant parlé d’une opération qu’il étudiait et qui devait lui rapporter gros mais présentait de nombreux aléas, il lui conta, pour se faire bien voir de lui, l’histoire des 8.000 francs de Nom-d’un-petit-bonhomme. Jojo Belles-esgourdes vit immédiatement le parti à tirer de cette révélation, mais émit des doutes sur la collaboration que pourrait fournir Grand-Gosse en cette occurrence.
— Je te connais comme si je t’avais pondu. Pour ce qui est du boniment, tu es un peu là, mais quand il s’agira d’en mettre un coup, tu auras les foies…
Il s’était défendu, ses trois prises aidant, et avait accepté, en principe, de faire le guet. Il le regrettait presque, maintenant, bien que l’autre l’eût assuré « qu’il n’y aurait pas de pet… »
… Quelle souffrance, tout de même, que cette timidité qui, de longtemps, l’avait brouillé avec lui-même. Pour se complaire dans son passé, il avait arrangé ses souvenirs. La sincérité avec soi est un don ou le fait d’une longue étude. Il n’était pas privilégié et répugnait à tout effort. C’était un homme comme un autre, sans plus. Un peu plus nerveux, peut-être, avec de ces délicatesses féminines qui sont d’un tel embarras quand on a sa vie à faire, et des rougeurs subites à propos de rien.
Collégien, il ne pouvait, quand il se trouvait en retard, traverser la salle d’études sans devenir pourpre jusqu’aux oreilles. Il préférait paraître ignorant que de supporter la fixité de regard d’un professeur qui l’interrogeait. Pour regagner la maison paternelle, il faisait de longs détours, à seule fin de ne point passer devant le magasin d’une modiste dont le sourire effronté l’effarait.
Afin de vaincre sa timidité, il se créait, chaque jour, un nouveau rôle qu’il oubliait à mesure, exagérant ses propos, affectant une malice dont il était bien incapable. Bref, il se mentait assidûment et mentait aux autres pour essayer de perdre, de noyer sa faiblesse, sans y parvenir.
Une femme aurait pu le guérir dont les yeux eussent chaviré charitablement sous les siens pour le convaincre qu’il l’avait séduite. Mais les femmes ne savent pas, elles n’ont pas le temps, et la vie est courte.
Vers ses dix-huit ans, il se mit à jurer et à fréquenter les bouges pour se donner une allure. Dans son âme ingénue comme un keepsake titubèrent des filles en peignoir et ricanèrent des faces torves.
Il disait : « Mes vices, mes chers vices ! » et, rentré chez lui, les photographies des parents morts protestaient, qu’il retournait contre le mur piteusement.
Pour se consoler de ne point agir, il bâtissait des projets dont il s’ouvrait à quiconque, prodiguant l’or de ses illusions, sans pudeur, au premier venu. Pauvre Grand-Gosse ! quelle séduction émanait de cette incessante tentative ! Quelle fièvre consumante était en lui, auprès de quoi l’on passait, la plupart du temps, sans savoir. On eût dit, par moment, de ces jardins clos dont les parfums tièdes vous surprennent au détour d’un chemin mais ne vous retiennent point parce que la route est longue et que le jour décline…