— Et des hommes de toutes les couleurs ?

— Tous les hommes ont la même couleur, ils sont couleur du temps qui passe.

— Avez-vous eu des aventures, mon oncle ?

— Tu ne bois pas, mon petit, un doigt de vin rouge, tu l’as oublié après le bouillon, c’est le coup du docteur… Un soir, à Konakry, j’avais la fièvre, une de ces fièvres dont on n’a pas idée en Europe, j’ai senti sur moi le souffle de la mort. Tu ne saurais croire la force qu’il m’a fallu pour y résister. La mort, c’est, peut-être, la plus grande aventure. Une mouche d’or dansait déjà entre mes deux yeux ; je ne sentais plus mes bras, ni mes jambes ; une source coulait, je ne savais où, dont m’arrivait le bruit et vers laquelle je tendais, sans conviction, mes lèvres pour boire. C’était fort curieux.

— Vous n’avez pas fait fortune, mon oncle ?

— Petit, ne mets plus tes coudes sur la table, tes parents m’ont promis de venir prendre le café avec nous…

....... .......... ...

Grand-Gosse était habillé, maintenant, il sortit et descendit la rue Cadet vers le faubourg Montmartre. C’était l’heure où celle-ci s’emplit d’odeurs maraîchères et où commencent à rouler les rotatives des journaux de midi.

Ses parents ! lui aussi avait fait leur malheur dans la mesure de ses moyens. Il ne lui restait plus qu’une sœur, mariée à Paris, rue de Grenelle, à un ancien élève de l’école d’Athènes qui, ayant professé quelque temps au lycée impérial de Galata-Sérail, émaillait de mots turcs sa conversation. Il vous accueillait d’un khoch gueldinez et vous quittait sur un Saghol. Il portait des lunettes à branches d’or et sa barbe d’or pâle était taillée en éventail.

Si j’allais les voir, se dit Grand-Gosse. Mais ses souvenirs le harcelaient. Il se mit, en promenant au hasard, à batifoler avec eux…