Ayant raccroché le récepteur, Grand-Gosse se tourna vers Fred Matchless et eut un geste gamin :

— Et voilà ! Maublanc doit avoir, à l’heure qu’il est, les foies. Je crois la partie gagnée. La promotion paraît après-demain. C’est couru d’avance, dans un fauteuil. Mais ce n’est pas tout ça, je vais rejoindre cet excellent Guillaumet.

L’ancien boxeur plaisanta lourdement :

— Aurais-tu laissé ta montre sur le bureau ?

— Ma montre ? Est-ce que tu t’imagines qu’il fait le détail ?

Et Grand-Gosse sortit avec une dignité fort bien jouée.

Il n’avait guère changé physiquement depuis certain départ précipité, bien qu’il eût connu des jours assez rudes à Southampton d’abord, puis à Londres, où, d’avoir trop bu de gin, après deux jours d’un jeûne forcé, il avait failli mourir de congestion sur le seuil d’un saloon. La guerre devait, par la suite, lui paraître une assez médiocre aventure. Il avait poussé la discrétion jusqu’à y prendre la part exacte d’héroïsme convenable à un adolescent qui, à force de tricher, a perdu le goût des cartes.

Fred, quand il songea à créer un journal, après certaines spéculations audacieuses sur les stocks américains, s’enquit de lui, utilisa heureusement son savoir et son savoir-faire et lui confia la rédaction en chef à des appointements tels que, du jour au lendemain, le jeune compagnon de Grand-Gosse eut son carnet de chèques, son chemisier et sa manucure. Ses yeux seuls avaient vieilli à cause sans doute de ces paupières meurtries qu’on eût dit d’un convalescent. Il ne l’était point cependant, mais de ceux-là plutôt qui entretiennent amoureusement leur fièvre et s’en nourrissent.

Sa sténo-dactylo, qui lui servait aussi de secrétaire, disait de lui, à qui voulait bien s’intéresser à ses propos :

— On lui donnerait le bon Dieu sans confession, ce qui vaudrait mieux, en somme, parce qu’est-ce qu’il vous balancerait comme confession !