— Combien d’années as-tu tiré, demanda Chauvert, depuis que tu t’expliques dans la finance ?
— Une douzaine, moins quelques mois…
— Du train où tu vas, tu ne manqueras point, à moins que les petits cochons ne te mangent en route, de devenir polyglotte.
Fred Matchless paraissait fort peu goûter ces plaisanteries. Depuis qu’il était devenu un personnage, un grand souci de respectabilité l’habitait. Il n’avait rien fallu de moins que toute l’insistance de Grand-Gosse, lui affirmant que Guillaumet avait une affaire « épatante et de tout repos » à lui proposer et que Chauvert serait des leurs, pour le décider à prendre part à ces agapes. Il eut à cœur de faire dévier la conversation :
— Que comptes-tu faire maintenant, Guillaumet ?
— Continuer, dit celui-ci en jouant avec sa fourchette à huîtres… J’ai une combinaison concernant les gisements de pétrole du Sud-Ouest dont vous me direz des nouvelles…
— Ça va chercher loin, ces histoires-là. Dans les dix ans, au moins, énonça impitoyablement Chauvert.
— Trêve de rosserie… Si le Nouveau-Journal m’aide, c’est la fortune pour nous tous.
— T’aider ! t’aider ! Si tu crois que c’est facile. Brûlé comme tu l’es, insinua timidement Fred Matchless !
— Brûlé… est-ce qu’on est jamais brûlé à Paname quand on a un peu d’estomac ? Laisse-moi rire ! Puis les pseudos ne sont pas faits pour les chiens. Est-ce que tu t’imagines que je figurerai sous mon blaze ? Pour qui me prends-tu ? Guillaumet est mort — ou en sommeil — en attendant l’amnistie, c’est Antoine Muller que je m’appelle, à présent.