Le soir même, elle décida de s’enfuir. Pour éviter le scandale, il lui remit une certaine somme avec laquelle elle gagna Paris où elle allait rejoindre une amie achevant ses études de licence en Sorbonne. C’était une féministe farouche qui eut tôt fait de la convertir à ses idées.
Dans son studio de la rue Huyghens, à deux pas de la Rotonde et du Dôme, elle recevait maintes garçonnes anglaises, américaines, scandinaves, avec lesquelles elle s’entretenait à perte de vue des droits de la femme et de l’infériorité de son partenaire masculin. Des intrigues se nouaient, dont celui-ci, comme de juste, était exclus. Leur fadeur devinée révoltèrent Nicole. Un grand besoin d’indépendance, en même temps que de netteté morale, ne cessait de solliciter les forces obscures de son âme. Un beau jour, elle prit congé de son amie et décida de voyager.
Cette virginité de corps, dont elle était d’autant plus jalouse qu’elle avait couru plus de périls, elle prétendait n’en faire l’abandon — royal, pensait-elle, avec toute l’ingénuité de son jeune orgueil — qu’à l’être de son choix.
Un soir, à Monte-Carlo, elle perdit son avant-dernier billet de mille et rejoignit Paris avec, en elle, toute l’incertitude du lendemain.
Il a fallu toute la poésie de ce charmant François d’Assise qui savait parler aux oiseaux et aux poissons pour élever la pauvreté au rang d’une grande dame. Les meilleurs chrétiens de nos jours évitent soigneusement de se commettre avec elle. Affaire de goût, sans doute. Elle est tellement voyante !
Dans ce petit café où elle était entrée pour, en mangeant un sandwich, faire l’économie d’un repas, les yeux de Nicole tombèrent sur les annonces d’un illustré galant.
La veille, on lui avait réclamé sa note à l’hôtel et la blanchisseuse devait venir le lendemain. Il lui restait 35 francs et quelques sous devant elle. Elle avait engagé, la semaine précédente, au Crédit municipal, les rares bijoux qui lui restaient. Sa fierté assaillie de toutes parts, elle connut, à cette heure, qu’elle penchait en elle comme un arbre sous la bourrasque…
Le taxi la déposa devant une maison d’excellente apparence bourgeoise de la rue La Rochefoucauld. Au quatrième étage, elle sonna. Madame Florence de Bligny, une aimable quinquagénaire, vint lui ouvrir elle-même, sa bonne, prévint-elle, étant en courses :
— C’est dans le Fou-Rire que vous avez lu mon annonce ? Un très bon journal et lu par une clientèle très chic — la clientèle étrangère surtout. Donnez-vous la peine d’entrer. Là, dans le salon japonais, nous serons mieux pour causer… C’est 100 francs d’inscription… Le prix n’est pas élevé, comme vous voyez, mais il est suffisant pour que se produise une sélection parmi les personnes qui viennent faire appel à mes relations. Je possède — et je peux le dire sans bluffer le moins du monde — les meilleures de tout Paris. Côté femmes : une marquise authentique et la femme légitime d’un de nos plus grands chirurgiens. Elles sont venues me trouver l’une et l’autre pour que je les mette en rapport avec un jeune homme du monde, bon danseur de préférence, ayant eu des revers de fortune, mais qui ne soit pas cependant un coureur d’aventures. J’ai déjà réussi pour l’une d’elle, ça ne saurait tarder pour l’autre.
« Côté hommes, nous faisons beaucoup avec la politique et la haute finance, la noblesse aussi — mais moins — elle est si dédorée en ce moment… Mais je cause, je cause !… Alors, vous étiez venue pour vous inscrire ?…