Dans cette salle du cercle qu’on appelait le privé et où, devant chaque ponte, le moindre des jetons, de belles plaques oblongues couleur jade, était de cinq mille francs, un arménien taillait.

On eût dit d’un automate, tant ses gestes étaient mécaniques. Il venait de perdre 700.000 francs et, dans ses yeux éteints, on ne pouvait lire la moindre émotion. Pendant que le croupier payait, il lui arrivait parfois de sortir une cigarette de son étui en or, de l’allumer, de la porter à sa bouche avec des gestes réglés sur le même rythme exactement que celui qu’il avait pour donner les cartes.

Il faisait partie du consortium dont les chances finissaient par s’équilibrer et qui taillait pour la maison. Celle-ci avait bien changée depuis qu’elle avait émigré de son ancien local pour s’installer sur les Boulevards.

Les habitués lui avaient toutefois conservé son ancien nom. Son propriétaire, Léon, se vantait, non sans raison, de faire quotidiennement 40.000 francs de cagnotte. Il possédait les casinos de trois importantes stations balnéaires, avait son écurie de courses et était devenu un des principaux actionnaires du Nouveau Journal. Il avait des rabatteurs dans tous les grands palaces, les paquebots et les trains de luxe. Un ancien général était président du Cercle et il n’y avait guère de commissaire des jeux qui ne fût décoré. La table passait pour être une des meilleures de Paris, bien que le déjeuner n’y coûtât que quinze francs et le dîner un louis. Chaque vendredi il y avait un dîner de gala où se produisait quelque grande vedette de théâtre ou de music-hall.

Grand-Père, debout derrière un des pontes assis autour du tapis vert du privé, notait méticuleusement les points sur un bristol imprimé divisé en colonnes en tête desquelles se lisait alternativement les lettres B et P imprimées en rouge. B signifiait le banquier et P la ponte. Quand le banquier et la ponte avaient le même point — étaient en cartes, ainsi qu’on s’exprime en langage de cercle — Grand-Père indiquait d’un trait chevauchant les deux colonnes cette particularité.

Après avoir trouvé grâce à Grand-Gosse une situation dans les services de publicité du Nouveau-Journal, il n’avait pas tardé à revenir à ses premières amours. Le jeu était son élément. Il y vivait — assez mal d’ailleurs mais y vivait — comme un poisson dans l’eau. D’opportuns tapages et une surveillance discrète qu’il exerçait dans ces lieux pour Fred Matchless qui n’était pas fâché d’avoir barre sur son commanditaire — et aussi pour Chauvert — lui permettaient, comme il le disait, de se défendre. Il avait, parfois, également, recours à la bourse de sa fille qui lui avait pardonné, expliquait-il, ses gamineries, et beaucoup plus rarement — car il y mettait une sorte de pudeur — à celle de Grand-Gosse.

Comme il était en train de constater sur le carton qu’après une passe à la ponte, c’était maintenant l’intermittence, une conversation auprès de lui attira son attention.

— Pensez-vous, disait un gros garçon à la mine réjouie et aux cheveux frisés, à un petit homme maniéré au monocle circonspect, pensez-vous que ça fera un pli ! Sir Alexis Vonouzoff veut sa croix de commandeur. Léon la lui a promise et quand Léon veut quelque chose…

— Permettez, il y a le ministre des Affaires Étrangères.

— Vous ne savez donc pas que le Nouveau-Journal est devenu le journal officieux du gouvernement.