Et se tournant vers son interlocuteur, il reprit le fil de la conversation :

— Vous m’excuserez un renseignement sans intérêt pour mon journal… Où en étions-nous ? Ah ! oui, je vous disais donc, mon cher, que vous aviez tout ce qu’il faut pour réussir dans votre carrière. Un état civil assez vague (Valachie ? Lithuanie ? Syrie ?), une absence complète de culture intellectuelle, pas un sou à vous et un de ces culots qui tiennent lieu de tout. Vos bureaux sont assez bien situés, ils tirent assez l’œil pour que vous puissiez voir venir, sans tarder, des vedettes de choix et des auteurs de scénarios. Vous cuisinez celles-ci de façon à ce qu’elles vous apportent des capitaux et vous pillez ceux-ci, sans qu’ils puissent faire : ouf ! C’est ainsi, n’est-ce pas, que vous entendez votre métier ?

L’autre ne savait trop s’il devait prendre la chose comme une boutade. A tout hasard, il se décida à un sourire servile :

— Évidemment, reprit Grand-Gosse, vous auriez pu trouver aussi rémunérateur. La Banque, par exemple. N’importe qui peut s’installer banquier. Vous mettez « caisse » sur une plaque de cuivre fixée à un treillis de fer, à l’intérieur de vos bureaux et les badauds font queue pour y apporter leur brave argent. On m’a raconté hier, à ce sujet, une histoire bien divertissante, authentique et récente. Un de ces banquiers improvisés apprend que la mère d’un ancien camarade de régiment vient d’hériter à Langres, où elle habite avec son fils, de trois millions. Il se dit : ces trois millions sont à moi, et il part pour Langres. Langres est une petite ville, dont on a vite fait le tour une fois grimpé là-haut par le chemin de fer a crémaillère. Rencontre des deux amis. Apéritif au café. « Tu te souviens au 23e… Et qu’est-ce que tu es devenu ?… Moi je suis dans la banque… Ça marche fort bien… des opérations en bourse tout ce qu’il y a de sûres… » Bref, de fil en aiguille, mon banquier amène cet innocent à Paris où c’est immédiatement la grande vie : boîtes de nuit, dancings, restaurants cotés. L’innocent lui a confié 15.000 francs pour tenter la chance. Il les met dans son coffre et lui dit : vous verrez à la fin du mois. A la fin du mois, il les lui rend. Voilà ce que vous avez gagné, lui dit-il. Je double le capital en quelques semaines. L’autre d’écrire la merveille à sa mère. Celle-ci ne tarde pas à envoyer tout son actif. Mais elle ne devait plus revoir ses millions. Je vous prie de croire qu’en un tournemain mon banquier avait pris du champ.

« Il y a aussi la vente des tableaux, l’édition de luxe, avec toutes leurs combines, le trafic des sandows ou des roues d’avion. Vous n’avez que l’embarras du choix.

— Et vous, questionna le directeur de firme, visiblement interloqué, avez-vous fait fortune ?…

— Pas encore. Cela ne saurait tarder, répliqua Grand-Gosse avec un mauvais rire…

XVII

Une aube d’arrière-avril, désinvolte et futée, réveillait le feuillage neuf du parc Monceau, quand le Grand-Père quitta, tous les invités ayant pris congé, le petit hôtel de sa fille, laissant, sous un prétexte quelconque, Grand-Gosse en tête à tête avec elle.

— Nunc dimittis… eût-il prononcé avec un sentiment de gratitude pour le Très-Haut, si lui étaient restés familiers les vocables latins.