JESSIE

A l’âge habituel de l’heureuse ignorance, Georges Aymeris apprit que les hommes vieillissent, puis meurent; que parfois aussi les enfants disparaissent subitement pour ne revenir plus jamais. Il entrevit les horreurs de la guerre et connut les premières angoisses de l’amour.

De Marie, sa sœur, il ne se souvenait pas. Son frère aîné, Jacques, joie de la famille Aymeris, un petit hercule de quatorze ans, bien droit sur ses jambes, gai, d’humeur égale, gagnait par son aimable naturel quiconque l’approchait.

—Qu’est-ce qu’on ne ferait pour monsieur Jacques? On se jetterait à l’eau pour lui plaire, il est si gentil! Et point fier! Tout comme Monsieur! Il est juste et si généreux! Il vous donnerait jusqu’à son dernier sou... Ainsi pensait Antonin, le maître d’hôtel.

Les manières un peu brusques de Jacques, sa mine fraîche et ses gestes vifs contrastaient avec la pâleur, le silence de Georges, un tardillon portant encore des jupes, et à l’air toujours effarouché.

—S’ils élèvent monsieur Georges, ils auront de la chance!—disaient les domestiques.

Ses yeux, couleur de nigelle, semblaient suivre un rêve et fuyaient les vôtres. On ne savait de quoi lui parler; certains, qu’il déroutait par sa bizarrerie, le trouvaient hautain.

Si différents l’un de l’autre, les deux frères ne se quittaient pas. Georges adorait Jacques, son maître, son chef, son Dieu; Jacques avait pour son cadet l’admiration et la condescendance d’un molosse à l’égard d’un king Charles. Georges ne se mêlait point aux jeux où la force se dépense, aux exercices dans lesquels excellait Jacques.

—Il aime les livres, ce sera un savant, il est plus intelligent que moi, vous verrez!... disait Jacques.