Un jeudi de mai, Octave, le cocher, donne à Jacques une leçon de guides; les deux chevaux sont attelés au break. Dans la voiture, Georges, avec Nou-Miette, prend l’air au Bois de Boulogne; on s’arrête au lac pour distribuer du pain de seigle aux cygnes et aux canards, en attendant l’heure où le Prince Impérial, parfois, sort avec l’Impératrice. Octave distingue au loin un cliquetis d’acier, le trot d’un escadron. Sont-ce les Guides ou les Cent-Gardes?

—Le Petit Prince! Fixe!—commande Octave, militairement.

Mais Jacques, au lieu de se dresser sur le siège, son chapeau à la main, abandonne les rênes au père Octave; pris de malaise, l’enfant pâlit, glisse du siège sur la banquette intérieure, désigne son ventre avec une expression et un bon sourire qui voudraient rassurer la nourrice.

—Là, j’ai mal, là, à droite... Ce n’est rien. Mais ça me fatigue de conduire...

On rentre bien vite à la maison, dès que le Prince Impérial a disparu dans un tourbillon de poussière et le caracolement des chevaux.

Dès le soir, deux médecins et une religieuse sont au chevet de Jacques. Des portes sont ouvertes et fermées avec précaution; on chuchote dans les couloirs, on prépare des cataplasmes, des tisanes, on manie le thermomètre. Visages inquiets; les voix sont altérées. On ne s’occupe plus de Georges. Mais il tâche de saisir les dialogues mystérieux échangés tout bas. C’est l’appareil de la maladie.

Une longue semaine—inoubliable, celle-là!—Georges traîne des heures vacantes au fond du jardin; les devoirs sont supprimés, «les grands» veulent qu’il joue seul.

Le prochain samedi, Georges est, avant le déjeuner, dans l’avenue qui descend vers la Seine; accablante chaleur! Des feuilles de marronniers emmêlent leurs anneaux d’ombre et de lumière sur le sable et le gazon; maman s’approche, d’un air qu’on ne lui connaissait pas; elle pince les lèvres, hausse les sourcils et baisse les paupières, sans ce rire de maman—mais où est-il, ce rire?—qui accueillait les enfants... Une larme glisse sur les joues de Mme Aymeris. Georges soudain s’aperçoit qu’elle n’est pas jeune comme les autres mères.

—Cher petit, désormais tu vas être seul avec nous; il faudra que tu sois bon, obéissant, très sage, tu ne feras pas de chagrin à papa, ni à maman, mon chéri! Jacques est Là-haut, avec le Bon Dieu... Prie, pour que les anges le reçoivent gentiment parmi eux.