Georges se jette dans les plis d’une jupe noire, il pleure, il étouffe, sa maman le baise au front. Il n’ose interroger. Il fait grand jour, et c’est la nuit!
Que se passe-t-il?
M. et Mme Aymeris, frappés par la dernière catastrophe qui ruinait tant d’espérances, demeurèrent tremblants. Ils allaient être souvent malhabiles, comme père et mère du chétif marmot dont ils auraient pu être les grands-parents, auquel ils s’étaient promis de cacher l’image de la mort, comptant entretenir le plus longtemps possible dans son cœur l’illusion et la confiance qui sont un rayon de miel au seuil de la vie. Selon les familles, notre nature et le caprice du destin, les grands mystères nous touchent plus ou moins tard; le rideau du théâtre s’entr’ouvre et se referme sur d’obscures toiles de fond qui inquiètent peu certains esprits, si elles éveillent, chez de plus mièvres, une furtive et angoissante curiosité. L’inconscience ne nous assure point à tous la félicité. Quoiqu’il ne possédât pas la joie de vivre, qui aux moindres gestes de Jacques donnait la grâce d’un jeune animal, ce soudain contact avec la mort avait frappé Georges de stupeur; dès ce moment il eût révélé à quelqu’un de sagace l’antinomie de sa rare intuition des choses et d’une crédulité dont il ne se corrigerait plus.
La plupart des enfants ne découvrent la mort que sous des allusions poétiques et fleuries; les grands ne l’évoquent guère en leur présence, à moins d’y être contraints, et ne la nomment-ils encore qu’en baissant la voix, ainsi qu’une dévote qui prononce le nom du Seigneur. A Paris, les cyprès dépassent à peine les murailles d’un cimetière lointain, si, au village, la fosse se creuse devant toi: le camarade d’hier, qui était à tes côtés, n’y est plus; on le porte un beau matin dans un coin de terre, où tu passeras le dimanche en allant à la messe: le même sol que tu fouleras demain, toujours.
Jacques est parti... et pour où donc?
—Ton frère Jacques est au Paradis,—assure Mme Aymeris.
Georges demande où est ce Paradis. Georges croit tout ce qu’on lui raconte; mais il a besoin de voir, de se représenter l’image des choses dont on lui parle. Est-ce le Père Lachaise, Montmartre?
La plupart des adultes se rappellent mal ces premiers avertissements qui, parfois, influent sur toute l’existence d’un homme.
Dès le jour du «départ», les grandes personnes marquèrent à Georges encore plus de sollicitude que naguère; elles se forçaient à rire, puis poussaient des soupirs comme auprès d’un malade. Georges devenait un personnage. Il s’entendit appeler l’héritier, l’enfant unique. Combien de temps encore ne devait-il pas se redire à lui-même: «Je suis un enfant-tunique! Pourquoi tunique?» Etait-ce à cause de cette longue veste qu’on lui fit mettre avec une paire de pantalons, ces culottes si désagréables et qui frottaient entre ses genoux? Il pleura, le jour où on lui coupa ses boucles de cheveux, quand sa jupe fut donnée à un plus petit que lui.
Il porta des cols bordés d’une double ganse noire, des gants de fil noir, un complet noir. On ferma à clef la chambre de Jacques, contiguë à la chambre de Georges, lequel fut installé dans un pavillon, au fond du jardin. La cloche resta muette pour l’annonce des repas, désormais servis à part pour l’enfant et ses bonnes; ces femmes, vêtues de noir comme Mme Aymeris, appelèrent Georges: mon pauvre petit. Pourquoi pauvre petit? Georges était-il donc devenu un pauvre, parce que Jacques était ailleurs? Ne le reverrait-il plus, son frère?