J’oublierai; je le reverrai, il faudra bien qu’il permette qu’on l’aime et qu’on l’admire. On vient à bout de tout avec ma patience. Pourvu que Beaudemont, Charlot et Matoire n’apprennent pas l’aventure Aymeris-Degas! Mais ma mère la leur contera. Elle croit toujours qu’on recommande les gens, elle serait capable de me faire recommander à M. Degas.

L’été vient, Beaudemont part pour Londres en juin, il emmène des collègues du jury et l’on voudrait que je fusse «cicerone», parce que je parle anglais. Matoire s’étonne de ce que je ne le tutoie pas. Oh! les jeunes maîtres! Vous me voyez: toujours à côté! Donc, je suis indiscret avec Degas, mais point assez camarade avec l’autre! Ce n’est pas facile d’être un étudiant, à notre époque. Merci de vos lettres, toutes écrites comme par Saint-Simon (pour m’amuser?...) Mais, quant à mes peintures, on dirait qu’il est question de tout excepté d’elles.—Vous aussi? Enfin, attendez, vous verrez!...

Votre G. A.

P. S.—Je compose un essai sur le scepticisme. Voici une heure où l’on se vomit.

Pourquoi Vinton avait-il été irréductible? Pourquoi Georges dont la position aurait dû rendre ses débuts faciles était-il abandonné à l’absurde sort commun des élèves d’académies publiques? Georges se plaignait à Léon Maillac, sur l’amitié duquel il pouvait faire fonds; mais l’opinion de Maillac, quant au talent de l’artiste, Georges devait encore en douter: doute cuisant, à l’heure présente où il aurait eu besoin d’un secours, et qui allait être, dans l’avenir, une hantise quand Maillac ne serait plus là!

Celui-ci inspirait les lectures du jeune peintre et racontait la vie des grands hommes méconnus. Il était resté en relations avec des poètes du Parnasse, les «Impressionnistes», des philosophes et des musiciens. Ses lettres d’érudit, d’un style un peu apprêté du XVIIe siècle, étaient pleines de préciosités et d’amusants archaïsmes. On l’avait pressé d’écrire ses mémoires; d’aucuns espéraient les découvrir après sa mort. Engagé dans des liaisons et des aventures galantes, M. Maillac avait consacré aux femmes et à la «culture» le temps que lui laissait un modeste emploi dans un ministère où, par Vallade, André Lemoyne, il avait connu Verlaine, Glatigny et l’enfant prodige Arthur Rimbaud.

Dans une masure de quartier latin, Maillac vivait depuis ses études à l’Ecole de Droit, avec une femme qui jadis dînait avec lui, à la même pension d’étudiants méridionaux. Trente ans plus tard, il partageait encore, sous l’édredon d’andrinople, la couche de Florette, maritorne acariâtre, querelleuse, dans des draps bis d’hôpital, où Georges ne pouvait concevoir que, la nuit prochaine, Florette allait ronfler à côté de cet homme là.

Flore ouvrait la porte, Georges lui serrait la main. Il passait vite au travers de la petite antichambre dont le papier de tenture sali était à peine caché par des tableaux et quelques pastels de Boudin; il évitait la salle à manger aux relents d’huile frite, la table couverte d’une toile cirée poisseuse, maculée de ronds qu’y faisaient les tasses à café de midi, les verres et les assiettes encore sales à cinq heures. A côté, c’était le cabinet où Maillac se reposait sur une ottomane, deux gros chats angora sur son ventre. La terreur de Georges, c’était, surtout en hiver, que Flore, avec ses tics et ses grimaces, ne vînt en caraco de pilou, près de l’unique chouberski, repriser des gilets de flanelle. Elle mordait ses joues, se rongeait les ongles, et crachait une chique. Méditant, sa belle main osseuse appuyée contre son nez fin, Léon fermait les yeux que la cécité menaçait.

A cinquante ans, il en paraissait soixante-dix, ne se faisait plus d’illusions sur les progrès d’une implacable ataxie; et des secousses, comme les décharges d’une pile électrique, tiraient de lui des gémissements.

—C’est bien laid de souffrir, disait-il, mais tant que j’aurai mes deux oreilles pour entendre, et de la mémoire, je tiendrai. Ce triste état est la revanche de l’amour, dont la privation est, seule, ce dont on ne se console point! Tu verras, entre trente-cinq et quarante-cinq ans! Oh! le triomphe alors pour nous autres! Les arts, la littérature, c’est bien peu, sans... ce que je n’ai plus!