Georges écoutait, contemplait le portrait de Florette en costume de canotière, comparant l’image au modèle, la «goule» encore attachée à sa proie: Ainsi perçait-il l’un encore des mystères de la vie, entre cette hideuse représentation du beau sexe et ces débris masculins d’une pauvre victime de Vénus.
Maillac jetait sa ligne de fond dans une eau trouble, et la réserve de Georges cédait auprès de son grand ami qui, presque un cadavre, parlait encore d’amour avec regret et sans rancune, comme un qui, après un accident où il a perdu les deux jambes, voudrait remonter en voiture et revoir immédiatement un paysage admirable.
—Expliquez-moi à maman, Monsieur Maillac! suppliait Aymeris. Et il chargeait Maillac de délicates ambassades auprès de ses parents.
Avant ou après le dîner, ce sont des conciliabules, de prudentes conversations à voix basse entre M., Mme Aymeris et Maillac. A ces parents trop âgés, il explique leur fils que séparent d’eux des décades pendant lesquelles tout s’est modifié, si bien que les deux générations d’Aymeris n’ont, aujourd’hui, un air de famille qu’à peine. Du moins, croit-on cela.
Quand ses douleurs n’étaient pas trop en éveil, l’ataxique se traînait au Louvre avec Georges, et le professeur Blondel, un autre amateur du «beau sexe». M. Blondel n’était pas un romantique comme Maillac, mais un fervent de la Madone Sixtine de Raphaël, se cachait la face, comiquement, si l’on prononçait le nom de Michel-Ange lequel il appelait, par dérision, Signor Buonarotti.
—Tu me dégoûtes, Bibi, avec ton «rotulard»!
Bibi, c’était Georges, qui se retournait alors vers Léon pour implorer son aide. Georges et lui s’en allaient aux salles égyptiennes, comme brouillés avec le savant (surtout à propos d’Ingres ou de Delacroix)... Ils tenaient pour le classique et le romantique à la fois, au scandale de l’ingrolâtre et exclusif Blondel. Et ces galeries du Louvre, Georges s’y revoyait, enfant, avec Nou-Miette, Miss Ellen et Jessie.
Georges suivait aussi, avec le professeur Blondel et Léon Maillac, les concerts Colonne, Musique, de quelle précieuse assistance n’êtes-vous pas aux adolescents! Vous exprimez mieux encore que la poésie leurs désirs, leurs rêves. Vous reliez, par une chaîne mélodique, les mille étapes d’une existence, ennoblissant notre douleur et nos joies même...
Après une Symphonie de Beethoven, la Damnation de Faust, l’Enfance du Christ, Manfred ou la Vie d’une Rose, Georges marchait avec ses vieux amis jusqu’au café de la gare Saint-Lazare où des cousins, le général et le colonel, venus de Versailles et de Saint-Germain, attendaient en prenant une absinthe, l’heure du train pour Passy; il esquivait autant que possible les retours en voiture, entre son père et Mme Demaille. Les cousins engageaient Georges à se libérer, maintenant qu’il était «majeur», soupçonnant qu’il y avait du «tirage» entre le fils et le père.
Non, point de «tirage»; mais la sollicitude de M. Aymeris paraissait à Georges trop raisonnée et moins naturelle que chez Mme Aymeris; l’imagination d’Alice la rapprochait de son fils, il y avait entre eux des ressemblances imperceptibles pour autrui, de celles qui lient, quand même ils se détruisent l’un l’autre, certaines mères et certains fils. Il est dans l’ordre spirituel comme un cordon ombilical que rien ne coupe—prononçait sententieusement M. Aymeris.