—Deviendrais-tu misanthrope, Pierre? s'écria Riquet. Voudrais-tu t'éloigner de moi? mais, mon camarade, nous avons à finir notre canal avant de nous séparer, tu le sais bien. J'espère qu'à moi, qui ne suis plus jeune, Dieu en laissera le temps, toi tu m'es nécessaire, j'ai encore besoin de toi.
—Vous savez bien, monsieur Riquet, que je suis à vous, répondit Pierre, aussi simplement que Riquet avait dit: j'ai besoin de toi.
—Pierre, demanda Riquet, la construction du moulin près de Revel avance-t-elle? il y a longtemps que je n'y suis descendu.
—Le moulin! il est presque terminé, monsieur Riquet. J'y veille constamment, j'y mets tous mes soins, et vous pourrez vous vanter qu'il sera le mieux bâti de tous ceux que nous édifierons le long du canal.
—C'est ainsi que je le veux, répondit Riquet. Ne préférerais-tu pas, voyons, habiter, quand je ne serai plus, ce beau moulin qui sera si productif? D'ailleurs c'est ton bien, Pierre, c'est à toi que je l'ai destiné, dès le jour où j'ai posé la première pierre.
—A moi ce beau moulin! s'écria Pierre surpris. Ah! monsieur Riquet, j'y resterai bien tant qu'il le faudra garder pour vos enfants; mais ne pensez pas me transformer jamais en meunier gras et important, moi, le simple ouvrier! moi, le coureur des bois! Non, laissez-moi autour de vous à Bonrepos; ou bien, tenez, lorsque vous aurez assez de mes services, envoyez moi ici comme garde du déversoir; je n'ai pas besoin d'être riche, moi, vous le savez bien; je ne veux que vivre dans l'ombre de votre gloire.
—Gageons, Pierre, lui dit Riquet attendri, que lorsque je n'y serai plus tu finiras ici en manière d'ermite, et que tu rebouteras les pattes à tous les oiseaux tes voisins.
—Je crois bien que c'est ce qui va leur arriver, monsieur Riquet, fit Pierre riant, avec un geste de menace à l'adresse de ses futurs clients; puis gravement il reprit: vous parlez trop souvent du temps où vous ne serez plus, vous sentez-vous malade, monsieur?
—Non, ami Pierre, je ne sais pourquoi je suis attristé aujourd'hui. Je n'en ai pas plus sujet qu'à l'ordinaire; cette visite de M. de Seignelay ne peut qu'aider à mes projets; mais, ajouta-t-il, ils ont raison de dire ceux d'ici que, si j'ai trouvé l'art de détourner les rivières, je n'ai pas su trouver les moyens d'arracher l'argent nécessaire à mes grands travaux. Bah! j'en trouverai, je le veux. Notre canal coulera, je te le jure.