A ce propos Riquet écrivait plaisamment à Colbert, après une tempête qui avait failli tout détruire dans le port.

«Je m'en console, parce que, tant qu'il fera un pareil temps, je n'aurai rien à craindre des Marocains; s'ils viennent à m'enlever lorsque je serai avec messieurs de Clerville, et de la Feuille, je crois que tous trois joints ensemble nous nous trouverions avec assez de bonnes qualités pour être employés par eux à de meilleures occupations que la rame. M. de Clerville ferait des dessins, M. de la Feuille les polirait ou les contredirait, et moi j'en ferais de ma part, et les exécuterais en personne. Enfin tous trois nous sommes bons à quelque chose.»

En partant pour Cette, Riquet avait ordonné que l'on remplît le réservoir de Saint-Fériol aussitôt son achèvement qui ne pouvait tarder.

Il s'était plusieurs fois informé de l'opération et s'inquiétait un peu de savoir comment fonctionnaient les robinets, si les écluses sur la rigole de la montagne s'ouvraient régulièrement, et si le rendement des rivières et ruisseaux était abondant.

Il ne recevait aucune réponse à tous ses messages; aussi prit-il la résolution, ne pouvant maîtriser son impatience, de se rendre sur les lieux et de juger par lui-même de la mise en état complète du bassin.

M. de Clerville et de la Feuille restaient à Cette pour suivre et faire exécuter les plans du port; Riquet pouvait donc s'absenter sans crainte.

Depuis quelques jours, Riquet se sentait souffrant, mal à l'aise; de nombreux cas de fièvres paludéennes s'étaient déclarés parmi les travailleurs, qui, tout le jour, sous un soleil torride, remuaient cette terre autour d'un étang d'où sortait au coucher du soleil, une buée chaude, lourde, enveloppante et énervante. Riquet lui-même avait eu quelques accès légers de fièvre; il voulut cependant se mettre en route malgré tout.

L'été était brûlant; partout la sécheresse la plus épouvantable, les sources taries, et les paysans obligés souvent de faire de longues lieues pour trouver de quoi désaltérer eux et leurs bêtes de somme.

Les chemins étaient rendus impraticables par une poussière blanche aveuglante qui s'élevait en tourbillons sous l'action du vent du midi, enveloppait les voyageurs et leurs chevaux d'un nuage épais, et suffoquait bêtes et gens, sans qu'il fût possible de s'en garantir. Riquet souffrit beaucoup durant ce voyage; il eut, dans le trajet, deux atteintes de fièvre assez fortes pour l'obliger à descendre de sa monture et à passer, couché, inerte, au pied d'un arbre, tout le temps des accès. Aussi arriva-t-il brisé à Bonrepos où sa famille venait de rentrer.

A peine y fut-il, qu'il s'enquit avec anxiété, fit venir Roux et Andréossy.