—Eh bien, le canal? l'eau y entre-t-elle bien? les robinets fonctionnent? le bassin s'emplit? demanda-t-il fiévreusement.
—Le canal est bien, lui répondirent les deux ingénieurs; nous l'avons reconnu à sec, les robinets s'ouvrent facilement; mais il n'y a pas d'eau dans le canal, parce que le bassin n'en a pas, pas plus que la rivière du Sor qui doit lui en fournir directement, pas plus que les rigoles.
La sécheresse est exceptionnelle, il faut attendre maintenant, pour emplir le bassin, les pluies d'automne.
—Pas d'eau! pas d'eau! s'écria Riquet, attendre les pluies! Impossible! ne sentez-vous pas que cette attente est désastreuse pour moi, ne sentez-vous pas que les calomniateurs et les méchants vont avoir beau jeu pour écrire au ministre, me railler et me perdre.
Il continuait, se promenant à grands pas dans son cabinet.
—Jamais, depuis de longues années, les gens du pays affirment n'avoir vu semblable sécheresse, monsieur, dit Andréossy. Les eaux du Lampy, si abondantes toujours et parfois terribles, même en été, ont cessé de couler; sa source est tarie.
—Pas d'eau! répétait toujours Riquet.
—M. de Colbert est trop juste, monsieur, continua le jeune ingénieur, pour ne pas démêler la vérité, si les calomniateurs osaient vous attaquer. Vous n'avez rien à craindre et...
—Je ne crains rien, ni personne, monsieur, s'écria Riquet; je ne voudrais pas fournir d'armes aux méchants, voilà tout.
S'apercevant alors qu'Andréossy confus baissait la tête, croyant que les vives paroles de Riquet s'adressaient à lui et lui reprochaient son action: il reprit plus doucement.