C'est dans l'espoir de rendre populaire cette grande figure de Pierre-Paul Riquet de Bonrepos, que nous avons écrit ce livre, bien modeste, mais que nous croyons utile.
CHAPITRE DEUXIÈME
Des flancs granitiques et des antiques forêts de la montagne Noire, qui va s'abaissant par le coteau de Saint-Félix jusqu'au col de Naurouze, la vue embrasse une étendue considérable.
Ce sont d'abord les petits sentiers des chevriers qui descendent aux rochers de Naurouze; puis les cultures de seigle et les beaux pâturages qui entourent les villages de Bonrepos et de Mont-Ferrand, nichés tous deux sur les derniers mamelons de la montagne; puis enfin la riche et fertile plaine qui fait une ceinture luxuriante à la petite ville de Revel. A quelque distance de ces pierres de Naurouze, immenses roches de granit presque noires, qui semblent, posées debout en travers de la montagne, les génies de ce lieu sauvage, immobilisés par un brusque enchantement, le paysage s'adoucit; de sévère et grandiose, il se fait tout-à-coup idyllique; le contraste est saisissant:
Là un entassement de blocs monstrueux, de coulées de lave, d'aiguilles de granit se mêlant s'enchevêtrant dans un désordre singulier, semble défendre l'accès de la montagne. Ici, sous un couvert de hêtres et de châtaigniers, bruit la fontaine de la Grave. D'un tertre moussu, sort une fraîche source qui s'épanche dans un bassin naturel; les bords sont garnis d'une herbe fine et fournie, douce aux pieds comme du velours. Le jour où nous reprenons ce récit, au printemps de l'année 1659, le soleil, filtrant à travers les branches, faisait scintiller entre les verts cressons et les nénuphars laiteux quelques diamants de cette eau tranquille et ignorée. Le chant d'une rainette troublait seul le profond silence de ce joli coin de forêt.
Un homme assis sur la mousse du tertre regardait, sans la voir, l'eau couler à ses pieds. Il paraissait perdu dans une réflexion profonde; le sourcil froncé par une contention d'esprit qui lui enlevait la perception des choses extérieures, il ne voyait rien, n'entendait rien, ne sentait rien que sa pensée qui bouillonnait en lui-même.
Il était de taille haute, un peu lourde; le visage ovale avait un grand air de noblesse et de bonté; les yeux noirs, largement ouverts, étaient profonds et doux. Le nez un peu fort s'attachait puissamment à un front développé, aux tempes renflées des prodigues ou des aventureux. Une fine moustache noire à peine indiquée estompait des lèvres légèrement épaisses, mais bien dessinées. Son menton rond avait, au milieu, cette fossette, signe ordinaire d'une volonté opiniâtre. Quelques rides petites et fines, cerclaient les yeux, plissaient le front de ce rêveur et donnaient seules à son mâle visage les cinquante ans qu'il avait.
Sa perruque brune, qu'il portait longue et fournie selon la mode du temps, s'étalait en boucles nombreuses sur un col de dentelles, en forme de rabat. Un grand manteau de drap gris s'attachait aux épaules et couvrait un costume de velours marron, d'une simplicité sévère et élégante. Un chapeau de feutre, orné d'un large galon, gisait à ses pieds.