Sous le roi Charles IX, sous Henri IV aussi,—mon père m'en parlait souvent,—un ingénieur voulait faire un canal de quatorze lieues seulement pour unir la Garonne à la rivière de l'Aude. Il y a quelques années, en 1634, Pierre Petit proposait de creuser un canal à travers la plaine de Revel, en coupant la montagne au col de Graissens, au point où les eaux s'en vont les unes à Narbonne, les autres à Bordeaux.
Moi, je comprends autrement ce vaste et magnifique projet. Je veux créer un canal d'une étendue de soixante lieues qui unisse directement l'Océan à la Méditerranée.
—Oui, je comprends, disait Pierre, ce grand chemin par eau donnera le mouvement et la vie à toutes ces contrées où le commerce est nul, faute de débouché; il fera revivre l'agriculture qui languit faute d'eau sur certains points, par trop de marais stagnants sur d'autres, et puis vous supprimez le hasard des trajets par mer, et forcez les transports par terre, toujours si coûteux, à abaisser leurs prix pour soutenir la concurrence!
—Mon canal, dit Riquet, rendra tout facile. On paiera tant par quintal de marchandises embarquées. Ce droit serait donc perçu avec équité, puisqu'il le serait d'après les quantités transportées.
—Oh! monsieur le baron, cherchez encore, s'écria Pierre, cherchez ce point de partage, c'est si beau, votre projet!
—Je trouverai, dit Riquet, retombant dans ses pensées.
Pierre ne voulut pas le troubler davantage, il s'agenouilla devant le petit bassin pour y reprendre ses plantes et s'éloigner sans bruit.
Riquet le regardait faire distraitement, sans plus parler.
La petite source de la Grave coulait du tertre à flots pressés; depuis quelques instants, le bassin débordait sur l'herbe à leurs pieds.