Un soir, après le départ des ouvriers, il avait surpris un homme, un pauvre paysan suivant toute apparence, qui, à grands coups de pioche, essayait de jeter bas une maçonnerie du bassin de Saint-Fériol.
—Que fais-tu là, malheureux? s'était écrié Pierre.
—Je voudrais, répondit l'homme, que tout le monde se mit comme moi à le détruire, ce canal maudit.
—En quoi te gêne-t-il, brute? cria Pierre.
—Depuis qu'il est commencé, je ne puis plus vivre, répliqua l'homme. Les impôts augmentent chaque année. Hier on m'a saisi ma maigre récolte de maïs et de foin pour payer le sel dont je n'ai que faire? Comment pourrais-je payer la gabelle? je suis écrasé, je n'ai plus rien, rien que ma cabane qu'ils me vendront aussi, sans doute. Et après, que deviendrons-nous? Où irons-nous, moi, la femme et les enfants? Oh! voyez-vous ça ne peut pas durer, non ça ne peut pas durer, avait crié l'homme en serrant les poings.
Lorsque Pierre rapporta cette scène à Riquet, celui-ci demanda vivement:
—Alors que lui as-tu dit pour le consoler?
—Je lui ai promis de parler pour lui au collecteur, afin qu'il attendît un peu, et lui rendît au moins une partie de sa récolte. Lui, en retour, m'a demandé pardon de ses coups de pioche au mur; d'autant plus sincèrement que je lui ai fait comprendre que cela ne servait à rien, qu'il s'achèverait malgré tout, ce bassin, et qu'il venait simplement de nous coûter un peu plus d'argent.
Riquet ouvrit sa bourse et tendit quelques pièces à Pierre.
—Tiens, va porter ceci bien vite à ces pauvres gens, et qu'ils ne s'en prennent plus à mon canal de la rudesse de mon collecteur.