Les produits des salins furent livrés à des fermiers généraux, qui employaient à l'exploitation de leur monopole une véritable armée de commis et de gardes et, malgré cela, n'en retiraient pas moins des bénéfices énormes.
Des poursuites rigoureuses étaient exercées au moindre retard; aussi l'exaspération des populations pressurées était arrivée à son comble.
On opérait quatre mille cinq cents saisies ou expulsions par an, et les pauvres gens chassés de chez eux, dont on vendait jusqu'au lit, jusqu'aux derniers vêtements pour acquitter cet impôt exorbitant, commençaient à murmurer hautement.
Dans les villes, les jours de marché, paysans et ouvriers s'assemblaient, s'excitaient mutuellement à la résistance, se donnaient rendez-vous loin des yeux de la police, dans des lieux écartés, dans les bois: là se tenaient des conciliabules d'où ils sortaient sombres, farouches, avec ce mauvais regard de l'homme qui désespère de la vie et qui ne lui demande plus d'autre satisfaction que la vengeance.
Il fallait maintenant presque toujours que les collecteurs d'impôts arrivant dans un village se fissent accompagner par des gardes ou des soldats de la maréchaussée.
Riquet s'apercevait de ces dispositions hostiles qui grandissaient dans le pays; aussi recommandait-il la plus grande douceur à ses agents. Mais ceux-ci, mécontents de se voir partout accueillis comme des chiens enragés, recrutés d'ailleurs pour la plupart parmi des hommes endurcis et sans pitié, ne tenaient aucun compte des recommandations du fermier général, n'ajoutant pas foi aux paroles qu'on leur rapportait de sa part.
Un choc devait fatalement se produire entre ces intérêts et ces caractères si divergents. Riquet, absorbé par ses travaux de cabinet, par la surveillance des chantiers ouverts partout à la fois, sans parler de la comptabilité énorme qu'il revoyait lui-même, ne pouvait cependant avoir l'œil à tout. Ce fut à ce moment qu'il apprit par le chevalier de Clerville que le ministre était dans l'intention de faire continuer le canal directement jusqu'à la mer, suivant les premiers plans que Riquet lui avait soumis à l'origine, et que Colbert avait restreint à l'étang de Thau, petite mer intérieure qui pouvait servir d'entrée au canal. Il s'agissait maintenant de créer à Cette un port important pour le commerce et d'y amener le canal pour le mettre en communication avec la mer même. Le chevalier de Clerville prévint Riquet que de nombreux compétiteurs se présentaient, offrant à Colbert de prendre son canal à l'étang de Thau pour le mener à Cette. Riquet fut désespéré.
—Quoi, dit-il au chevalier, des rivaux m'ôteraient la gloire d'achever en entier ce projet qui est bien à moi, dont je suis le créateur! non, cela ne sera pas. Je vous supplie, monsieur, de vous joindre à moi pour prier M. de Colbert que cette dernière partie du canal et la création du port de Cette soient adjugées à l'entreprise.
Colbert y consentit, quoique depuis quelque temps il semblât un peu refroidi envers Riquet, sans que celui-ci sût à quoi attribuer cette froideur.
Son fils, Jean-Mathias, que Riquet avait envoyé solliciter Colbert, lui fit part de la même impression éprouvée lors de son entrevue avec le ministre.