—Place à M. de Riquet, cria le laquais d'une voix forte.
—Que se passe-t-il? Pourquoi cette lutte? s'écria Riquet impérieusement. Sergent, avancez ici. A quel propos cette bagarre?
A cette voix, à ce nom, les derniers combattants s'arrêtèrent.
—Par la sambleu! ces vilains ont essayé de désarmer des soldats du régiment de la Couronne, répondit le sergent furieux. C'est la faute à ce collecteur endiablé et à ce paysan là qui me semble tout près d'être enragé, fit-il en montrant Jean Rousse qui, l'épaule démise, gisait livide sur la terre.
Malgré tout, c'est un vilain métier qu'on nous fait faire là, et je préférerais cent fois être avec les camarades, là-bas, avoir devant moi des visages de Hollandais ou d'Allemands, plutôt que ces museaux d'affamés. Voilà toute l'histoire, monsieur le baron, fit le sergent en assujettissant son justaucorps d'un mouvement de hanches et en tirant ses moustaches.
Ceux qui nous ont attaqués sont entre les mains de mes soldats, nous allons les conduire à Revel pour qu'on les pende, monsieur le baron, acheva le sergent.
Pierre avait reconnu la voix de Riquet, il sortit vivement de la maison.
Riquet l'interrogea du regard.
—Ce sergent a raison, monsieur Riquet, fit-il, c'est la faute du collecteur, tout ça. Je lui ai dit de suspendre sa saisie, il n'a pas voulu m'entendre ni me croire: alors cela a exaspéré Rousse, qui a perdu la tête et qui... il s'arrêta, hésitant à tout dire. Il savait que Riquet ne pardonnerait pas une tentative de meurtre.
Il rencontra le regard de Germaine, qui, revenue sur ses pas, s'efforçait d'approcher son mari blessé; le regard était si suppliant, si désespéré, Pierre savait quelle punition terrible attendait Rousse; les galères! les galères! Cette idée fit courir un frisson dans les veines de Pierre, qui pensa: Dieu me pardonnera ce mensonge en faveur de l'intention; et il continua après une minute d'hésitation: