— Mais oui, ma tante… »

Encore ! Décidément Philippe n’était pas éloquent. Plus il semblait timide et empêtré, plus je me sentais redevenir brave. Quand Mme Chardin songea enfin à nous présenter l’un à l’autre : « Mon neveu Philippe Noizelles… Ma petite amie, Geneviève Rodier… » je saluai sans le moindre embarras. D’ailleurs, au même moment, Perrine ouvrait la porte de la salle à manger, ce qui mit fin à toutes les cérémonies.

« Pas plus que les Muses, pas moins que les Grâces », a dit, je crois, Brillat-Savarin en évaluant le chiffre de convives propre à donner au repas la perfection voulue. Nous étions bien un nombre sacré, ce soir-là, à la table de Mme Chardin, mais il me sembla d’abord que la troisième Grâce, sous la forme de Philippe Noizelles, n’ajoutait rien au charme de notre tête-à-tête habituel. Non qu’il fût laid ou antipathique. Vu en pleine lumière, avec son teint frais, ses traits réguliers, ses yeux gris clairs et honnêtes, il plaisait par un grand air de jeunesse et de bonté. Jeune, il l’était beaucoup plus que je ne l’avais cru — vingt-deux ou vingt-trois ans à peine — et bon de la tête aux pieds — bon par le son de sa voix, par la douceur de son regard, bon jusque dans sa façon de vous verser à boire et de vous passer la corbeille à pain. Seulement la timidité le paralysait, et pendant près d’un quart d’heure, le dîner fut plutôt morne.

Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de Mme Chardin, la conversation prit un tour assez animé — moins « intellectuel » peut-être que de coutume. Philippe, évidemment, possédait une culture plus scientifique que littéraire ; tout frais émoulu de l’École centrale, il sortit de son mutisme dès que sa tante l’eut amené sur un terrain familier, et il se mit à décrire avec feu un nouveau moteur qu’on venait d’aménager dans son usine — une grande filature près de Lille dont la mort de ses parents l’avait fait propriétaire, mais qu’il ne dirigeait pas seul, à cause de son jeune âge.

« Si tu voyais quelle jolie machine ! Pas trop grosse, pas encombrante, et douce, et silencieuse !… Un vrai bijou !… »

Son enthousiasme m’amusait. Maintenant je le trouvais gentil et pas sot, malgré son air candide. Il mangeait de grand appétit, riait d’un rire d’enfant et se dégelait à vue d’œil. Seul, le nom de Nice avait gardé le pouvoir de le faire devenir écarlate, et la moindre allusion à son séjour dans le Midi lui causait un malaise évident — pour quelle raison ? A vrai dire, cela m’intriguait un peu…

« Et François, ma tante ? Il va bien ? Si je ne te demandais pas de ses nouvelles, c’est que j’ai reçu tout dernièrement une lettre de lui… Il me parlait de son prochain retour. A-t-il fixé une date ? »

Mme Chardin soupira.

« Pas encore… Pourtant il espère avoir fini son travail en janvier, ce qui lui permettrait de revenir en mars… Mais je n’ose pas trop y compter. C’est si loin, ce pays d’Angkor ! Tout au fond de la Cochinchine, sur la frontière du Cambodge !…

— Ce bon François ! dit Philippe, je serai joliment content de le revoir ! »