Et se tournant vers moi :

« Vous ne le connaissez pas, mademoiselle, mon cousin François ? C’est la gloire de la famille, vous savez !… Quant à moi, personnellement, je lui dois une fameuse chandelle… Sans lui, je ne sais pas si j’aurais passé mon bachot… Pour les sciences, je ne dis pas ; mais le latin !… Tu te rappelles, ma tante, les versions qu’il me faisait piocher le dimanche ?… »

Mme Chardin sourit, sans répondre. Et soudain, l’idée me vint que, jusqu’alors, elle s’était montrée singulièrement réservée au sujet de son fils. Elle en parlait rarement, et nulle part, chez elle, je n’avais vu en évidence rien qui ressemblât à un portrait ou à une photographie. Discrétion d’âme et finesse de goût, horreur instinctive des sentiments étalés et des vilains cadres en peluche — c’est ainsi, du moins, qu’en y pensant pour la première fois, j’interprétai l’abstention volontaire de ma vieille amie, sans comprendre qu’il y avait encore dans son silence autre chose de plus complexe et de plus délicat…

Dans le salon, près de la table, je feuilletais un Rembrandt, tandis que Philippe Noizelles buvait son café, adossé à la cheminée, en causant avec sa tante. Il y eut un petit silence : Mme Chardin venait d’ouvrir son journal. Alors, sur mes cheveux, sur mon front baissé, je sentis peser un regard, timide d’abord et lointain, puis peu à peu plus proche et plus hardi. Et tout à coup :

« Est-ce indiscret de demander à voir, mademoiselle ? »

Il se tenait devant moi, de l’autre côté de la table ; c’étaient ses yeux qui cherchaient les miens — deux yeux si bons que je ne pus m’empêcher de leur sourire. Il se pencha pour regarder la planche que j’étudiais — justement la Bethsabée — et l’examina un moment d’un air perplexe.

« Je crois que je connais ça… Ah ! oui, Rembrandt… Elle est plutôt laide, cette bonne femme… Oh ! je dois avoir tort, ajouta-t-il bien vite ; je n’entends pas grand’chose à la peinture…

— Alors pourquoi en parles-tu ? dit gaîment Mme Chardin qui se rapprochait de nous, le Temps à la main. Tu ferais mieux de fumer une cigarette ; nous t’y autorisons toutes les deux. »

Philippe secoua la tête.

« Oui… mais moi je sais que l’odeur du tabac te fait mal… Aussi, maintenant, quand je viens chez toi, je n’apporte plus de cigarettes… Et comme il n’y en a pas ici, je suis sûr de ne pas succomber à la tentation… »