Maintenant tout était fini, et nous attendions le départ du train qui devait nous remmener. Fuyant la promiscuité des salles communes, nous venions de nous réfugier dans un compartiment retenu la veille, sûrs d’être seuls au moins pendant les deux heures que durerait le voyage. Je regardais François assis en face de moi, la tête appuyée au drap gris des coussins, les yeux clos — dans un état d’accablement et d’énervement indicible. Philippe semblait agité ; il consultait sa montre, il regardait l’horloge de la gare.
« Encore dix minutes… me dit-il à demi-voix. Décidément, je crois que je ne recevrai rien de Mauroy aujourd’hui… J’aime beaucoup mieux revenir à Paris avec toi… Demain, à la première heure, je filerai sur Lille… mais vraiment, il faut… il faut d’abord que je me repose un peu… Et puis, je veux savoir comment va ton père… »
Il n’avouait pas sa pensée secrète, mais je l’avais devinée, et dans toute la sincérité de mon âme, je trouvais meilleur aussi qu’il fût là, près de moi — entre nous… Ses yeux ne quittaient pas le cadran pneumatique dont l’aiguille avançait par petites saccades… Moins neuf… moins huit — soudain un pas pressé résonna sur l’asphalte du quai ; une tête haletante, ébouriffée, surgit à la portière.
« Monsieur Noizelles ?… On m’envoie de l’hôtel, Monsieur… c’est une dépêche qui vient d’arriver pour vous… »
Philippe saisit le papier bleu, le déchira brusquement, et me le tendit après l’avoir parcouru.
« Présence indispensable ; ouvriers réclament entrevue avec vous ce soir-même : tâchez être à Lille avant sept heures, ou je ne réponds de rien. — Mauroy. »
Sept heures — il était quatre heures… Philippe hésita quelques secondes — pas plus — puis, en toute hâte, il descendit, avisa un employé qui passait, revint vers moi.
— J’ai un train pour Lille dans un quart d’heure… celui-ci va partir… Tu pourrais peut-être… »
Il hésita, comme honteux de ce qu’il allait dire.
« Tu pourrais… venir avec moi… »