Pauvre papa ! Il ignorait encore la mort de sa vieille amie. Ne devions-nous pas monter près de lui, l’avertir nous-mêmes ? Philippe saisit ce prétexte pour partir tout de suite.
« Je reviendrai, ce soir… demain…
— Quand tu voudras… » murmura François.
Nous étions dans l’escalier — lui, sur le seuil, nous regardait descendre… Puis la serrure se referma doucement. En bas, le ciel était pur, l’air vif — nous nous hâtions pour trouver papa encore au logis.
« C’était plus qu’une tante, dit gravement Philippe ; presque une mère… depuis bientôt vingt ans que j’ai perdu la mienne… Et pour toi aussi, elle a été très bonne… Je croyais… j’avais pensé que tu voudrais la voir encore une fois. Si j’avais su… »
Il n’acheva pas. Je l’écoutais à peine. Au fond de mon cœur endolori, j’entendais le bruit de cette porte qui venait de se fermer entre moi et François — cette porte derrière laquelle il restait seul — toujours seul…
XVI
Les trois jours suivants passèrent comme un mauvais rêve. Philippe était parti pour Amiens avec François ; il voulait m’éviter les formalités de ce voyage lugubre et je ne devais le rejoindre que le lendemain, en compagnie de papa. Mais une grippe violente, une sorte de bronchite, avait retenu papa au dernier moment — et moi, désolée de le quitter, incapable pourtant de résister au désir qui m’attirait comme un aimant vers la douleur de François, j’étais arrivée le matin, seule et inquiète, dans cette ville indifférente, pour trouver Philippe aux prises avec d’autres complications : une lettre de Mauroy, renvoyée de Paris à Amiens, des menaces de grève, deux dépêches échangées — le pauvre garçon en perdait la tête.
« Je voudrais bien pouvoir te reconduire à Paris avant de repartir pour Lille… Et ton père qui n’est pas là… Que de soucis, mon Dieu ! »
Au milieu de tout cela, la grande figure noire et triste de François, son regard qui fuyait le mien et dont je devinais l’angoisse muette sans pouvoir y répondre — puis le déjeuner hâtif à l’hôtel, la cérémonie, la cruauté de ce cimetière inconnu où elle avait voulu venir retrouver le compagnon de sa jeunesse, mais où nous ne sentions nous, que l’horreur de l’abandonner… Oui, ce furent de ces moments dont le souvenir laisse une trace douloureuse.