On fermait les portières. Philippe eut juste le temps de sauter en arrière sur le quai ; dans ses yeux honnêtes, je lisais l’inquiétude, la tristesse, la gêne, et aussi une confiance invincible… Le train s’ébranla.
« Je t’écrirai, dit-il ; je compte rester au moins deux jours… Et toi… »
Mais déjà nous filions à toute vapeur. Je me penchai pour voir encore cette silhouette immobile qui s’éloignait, rapetissait, disparaissait au détour de la voie, puis je me rassis, blottie dans mon coin, contemplant obstinément la fuite des arbres, la ronde des champs et des prés — et les nuages blancs qui couraient à travers le ciel bleu, très vite, très vite…
Un long moment s’écoula. François semblait retombé dans son immobilité, là-bas, sur la banquette qui me faisait face. Le soleil baissait, frappant les vitres de rayons presque aveuglants. J’avais chaud — j’écartai un peu le voile de crêpe, épais et rude, dont les plis me frôlaient la joue. C’est à peine si j’osais remuer la tête ; ce silence prolongé m’oppressait. Il me semblait que j’aurais dû parler, mais j’avais peur de mon émotion : mon cœur battait trop fort… Et toujours des arbres, des prés, des champs passaient, jusqu’à m’éblouir, jusqu’à m’écœurer…
« Comme vos cheveux sont blonds, dans tout ce noir… »
Cette voix blanche, sans timbre, cette voix lointaine, était-ce bien celle de François ? Je tressaillis, tournée vers lui, cette fois. Il s’était redressé, l’air un peu halluciné.
« Qu’est-ce que j’ai dit ?… Je rêvais, je crois… Pourtant, non, je ne dormais pas… Voilà trois nuits que je n’ai dormi… »
Il pressait de ses doigts ses paupières meurtries.
« Vous devez être bien fatigué… » dis-je, timidement, gauchement — sans pouvoir traduire l’immense compassion qui m’étreignait.
« Fatigué… je ne sais pas… mon cerveau bat la campagne… Tout à l’heure, je pensais… c’est si étrange de vous voir ainsi, seule avec moi… en deuil comme moi… »