Son regard se posa longuement sur mes vêtements noirs, sur ce voile que j’avais mis pour lui — et qui semblait d’une fille bien plus que d’une nièce.
« Je suis content… oui, je suis content que vous portiez son deuil… Vous n’avez jamais su combien elle vous aimait… moi, je le savais, quoiqu’elle ne me l’ait pas dit… Et le soir de sa mort… c’était mercredi… il me semble qu’il y a si longtemps !… »
Les paroles lui venaient, rapides, involontaires — sans suite apparente.
« Mercredi… quand elle a commencé à divaguer… si vous saviez !… C’est pour cela que je n’ai pas envoyé chercher Philippe… Tout à coup, elle me dit : « La lettre… où est la lettre ?… Tu ne l’as pas lue ?… Elle est brûlée ?… » J’ai deviné tout de suite qu’elle parlait de cette lettre revenue d’Angkor… qu’elle a jetée au feu devant vous… J’y avais pensé si souvent depuis — depuis que j’avais compris bien des choses !… En la voyant si anxieuse, si égarée, j’ai dit : « Oui, elle est brûlée, je ne l’ai pas lue… » Alors… oh ! qu’elle me faisait mal !… alors elle a répété deux fois : « Tu ne dois pas… tu ne dois pas l’aimer… il est trop tard… elle est la femme de Philippe… dis-moi que tu ne l’aimes pas… » Et je l’ai dit, Geneviève… Je savais qu’elle allait mourir… Je la tenais tout contre moi… j’ai dit tout bas : « Non, je ne l’aime pas… » Même dans un pareil moment, il m’a semblé que je m’arrachais le cœur… Elle ne m’a pas cru : un peu de raison lui revenait… tout en haletant, en étouffant, elle a murmuré : « Pardonne-moi… pardonne-moi de n’avoir pas su te la garder… » C’était toute notre vie… tout ce que nous avions souffert, ces dernières années, elle et moi, l’un près de l’autre… sans nous le dire… »
Il eut encore ce geste nerveux de la main sur le front.
« Ah ! j’ai parlé, n’est-ce pas ?… oui, j’ai parlé… Ce n’est pas ma faute… je voulais m’en aller, vous laisser seule, quand le train est parti… Rester deux heures ainsi, avec vous… c’était impossible… On ne peut pas se taire toujours, Geneviève… Et puis, vous le savez bien… puisque je vous ai vue pleurer… pleurer sur moi — il y avait de quoi me rendre fou… »
J’étais comme folle moi-même — je ne songeais plus à me détourner, à me cacher — j’écoutais, j’écoutais… Et il continuait, de cette voix de rêve, avec ces yeux vagues qui semblaient ne pas me voir…
« Vous le savez bien, que je ne pense qu’à vous, que je ne vis qu’en vous… depuis si longtemps… J’ai cherché quelquefois à me rappeler… Ce n’est pas tout de suite — non… La première fois, je me souviens que j’ai dit à ma mère : « Quelle femme délicieuse il a trouvée, ce gosse de Philippe !… » J’avais vu seulement que vous étiez jolie… et jeune, jeune !… je ne pensais pas à vous aimer autrement qu’une gentille petite sœur… Pourtant, cette année-là, déjà… quand je suis parti, j’ai eu de la peine à vous quitter… et quand je suis revenu… j’ai pensé que je ferais mieux de repartir encore… J’aurais pu rester, vous savez, à ce moment-là — ma thèse était plus avancée que je ne l’avouais. Mais je croyais qu’il suffirait de mettre la mer entre vous et moi… je me disais : « Cela passera… » Et je m’en allais toujours… Seulement, à mon dernier voyage, quand vous avez été malade… Oui, je me rappelle : la lettre de Philippe m’est arrivée à Tokio, chez le consul… J’étais avec lui : j’ai ouvert l’enveloppe tout en causant… je vois encore les premiers mots : « Geneviève a failli mourir ces jours-ci ; elle n’est pas encore hors de danger : nous sommes bien inquiets… » Tout a tourné autour de moi… j’ai entendu une voix effarée qui disait : « Qu’est-ce que vous avez ?… Mais qu’est-ce que vous avez ?… » J’avais — que je me trouvais mal, tout simplement… sans songer seulement que la lettre datait déjà d’un mois… »
Il s’arrêta… Entendre ces choses, dites par lui, c’était plus que je ne pouvais supporter. Un soupir entr’ouvrit mes lèvres.
« François… oh ! François… je vous en prie… »