Mais lui, presque violemment :
« Non, laissez-moi dire… songez que j’étouffe depuis des années… je ne peux plus… il faut que vous sachiez tout — tout ce que j’ai pensé quand j’ai compris comme cela, d’un seul coup, ce que vous étiez devenue pour moi… Ma première sensation a été une sorte de bonheur, figurez-vous… de bonheur douloureux… Je vous croyais très heureuse, et je me résignais à souffrir pour vous… par vous, sans que vous le sachiez… C’était très doux, presque héroïque… Mais à peine vous avais-je revue — j’ai été un bien pauvre héros, ce jour-là, à Marlotte — j’ai cru deviner que la vie vous avait déçue… Alors, voyez-vous, j’ai été perdu… Je ne pouvais plus partir à cause de ma mère. J’ai encore lutté tout un hiver : je m’imaginais que je pourrais vous faire un peu de bien… et puis j’ai eu peur de vous en faire trop… je ne savais plus… Quand nous avons eu fini ce petit livre, j’étais à bout de forces… Ces trois lignes de dédicace que vous avez écrites… les seules de votre main, peut-être, que j’aurai jamais… savez-vous que je les porte toujours sur moi ?… C’est fou, dites ?… mais ce n’est pas compromettant — un monsieur qui se promène partout avec le premier feuillet de l’Art Bouddhique sur son cœur… »
Il souriait — d’un sourire qui me déchira. De nouveau, je me rejetai contre les coussins poussiéreux, je ramenai mon voile entre lui et moi — écrasée, anéantie par une angoisse impossible à définir. Le train ne s’arrêtait pas — ne devait pas s’arrêter. Dans une gare que nous traversions en coup de tonnerre, je vis l’heure — cinq heures seulement : la moitié du trajet…
François s’était tu un moment, calmé, semblait-il, par tous ces souvenirs qu’il venait d’évoquer. Mais bientôt je l’entendis qui reprenait, d’un ton plus bas, plus frémissant :
« Cette année… oh ! cette dernière année, j’ai souffert… Je voyais ma pauvre maman dépérir et se ronger de chagrin — de mon chagrin que je ne pouvais plus lui cacher… J’étais bien décidé à ne plus vous voir… et je comprenais avec désespoir que la vie sans vous me devenait odieuse… Et puis, il y a eu ce 1er janvier… Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que cette soirée a été pour moi… pendant ce dîner où j’ai tant ri… et après, vos soupçons… et ce baiser… que vous… que j’avais vu… Ah ! il était loin, mon héroïsme, quand je me suis sauvé chez mon ami Vernon… Et cette visite que je vous ai faite… Et ce que j’ai cru comprendre… J’étais fou, n’est-ce pas ?… Geneviève, dites-moi que j’étais fou… ou bien alors… écoutez-moi… Si vous vouliez, nous pourrions peut-être encore être heureux… C’est une pensée qui ne me quitte plus… une pensée qui tue le sommeil, qui tue les larmes… Si vous vouliez… si vous vouliez… »
Une terreur folle me vint — de sa voix devenue rauque et saccadée, de ce qu’il disait, de ce que j’allais entendre…
« François… oh ! François… » murmurai-je encore, avec un tel regard d’agonie, une telle ardeur de supplication qu’il s’interrompit soudain : un moment, je vis ses yeux d’autrefois — ses yeux amis — rayonner à travers ce masque d’homme, tragique et tourmenté, que je ne reconnaissais plus.
« Comme vous tremblez ! dit-il doucement. Vous avez peur ?… peur de moi !… Vous croyez que je veux vous proposer de mentir… de tromper ?… Mais vous ne comprenez donc pas ?… Vous ne sentez donc pas toute la tendresse… toute l’adoration qu’il y a en moi… pour vous… vous qui me semblez à peine une femme… une enfant… mon enfant à moi… très pure et très chère… »
C’était lui qui tremblait, maintenant. Et moi, misérable créature, je luttais contre la joie divine que me causaient ses paroles — cette joie qu’on n’éprouve qu’une fois et que je n’avais jamais, jamais connue près d’un autre…
« Non, reprit-il passionnément ; plutôt que de vous demander rien de bas… de honteux… j’aimerais mieux ne plus vous revoir… Mais vous pourriez… j’ose à peine penser à cela… vous pourriez aller trouver Philippe, loyalement… et lui dire que… la vie avec lui… que vous voulez le quitter… que le divorce… »