Il s’arrêta, incapable de continuer.
« Oh ! m’écriai-je avec effroi, taisez-vous… je ne pourrais pas… laissez-moi… »
Je me cachai le visage pour échapper à ce regard, à cette voix… Mais il parlait toujours, fiévreux, affolé.
« Je sais que c’est mal… que c’est indigne… Philippe m’a aimé comme un frère… Mais il ne m’aime plus, je l’ai bien senti, allez, tous ces jours-ci… j’ai bien compris qu’il avait deviné… qu’il n’était pas heureux, lui non plus… Est-il heureux, dites ?… Et vous, êtes-vous heureuse ?… Vous ne répondez pas… vous ne savez pas mentir… Alors, à quoi bon perdre trois vies ? Pourquoi ne voulez-vous pas qu’il comprenne… qu’il consente ?… Écoutez : vous iriez chez votre père… moi, je partirais, pour un an… et puis je reviendrais… pour vous emmener… On m’offre toujours cette école de Saïgon ; mais pour vous, je ne voudrais pas… c’est trop loin, trop malsain… J’aimerais mieux l’Italie… je parle couramment l’italien… j’ai un ami, professeur à Rome, qui désire revenir en France — il me céderait sa chaire… C’est un peu dur de s’expatrier… mais avec vous… avec vous… »
Son exaltation m’épouvantait… Et cette vie qu’il m’offrait — à laquelle il semblait croire… Un gémissement m’échappa.
« Vous me torturez, François… vous me torturez… »
Il s’était rapproché de moi — j’entendais craquer ses mains serrées l’une contre l’autre.
« Songez donc que c’est lui… lui, Philippe, qui vous a prise à moi… Songez que ma mère vous avait choisie, elle qui savait que je devais vous aimer… Songez que s’il n’était pas venu, comme un enfant, se jeter à la traverse… ou que si j’étais revenu, moi, quatre mois plus tôt… sans ce malheureux voyage à Java… depuis six ou sept ans vous seriez ma femme… j’aurais toujours près de moi vos chers yeux, votre chère petite figure… votre petite âme que je connais si bien… et qui me connaît aussi… Et vous voulez que je vive avec cette idée-là, qui me poursuit jour et nuit ?… Vous voulez que je renonce à essayer de vous reprendre… maintenant que je suis seul au monde… maintenant que ma pauvre maman… »
La voix lui manqua — ces larmes qu’il n’avait pas pu verser depuis trois jours l’étouffaient, lui montaient à la gorge en sanglots désespérés. Il se leva brusquement ; il alla se réfugier à l’autre bout du wagon, le front appuyé contre la vitre — je voyais ses épaules remuer convulsivement, je devinais qu’il se mordait les doigts pour s’empêcher de crier… La tête perdue, je le suivis, je vins m’asseoir en face de lui.
« Oh ! je vous en supplie… écoutez-moi… ne pleurez pas… vous me faites mourir de chagrin… J’essayerai… je vous promets d’essayer de parler à… de faire ce que vous me demandez… »