Le nom de mon mari n’avait pas voulu sortir de mes lèvres. François se retourna, une lueur d’espoir sur son visage ravagé.

« Vous voulez… oh ! que vous êtes bonne… merci… »

Il pouvait à peine articuler quelques mots : je le sentis plus près de mon cœur, avec ses pauvres yeux gonflés derrière son lorgnon humide, qu’il ne l’avait jamais été au temps où nous riions ensemble — que ce temps était loin !… Ses mains qui frémissaient s’approchèrent des miennes — puis se reculèrent, comme s’il n’osait pas me toucher. J’étais glacée, frissonnante.

« Merci… murmura-t-il encore. Mais je suis brisé… vous aussi… C’est trop… pardon, ma pauvre petite… »

Le jour baissait — le train pressait son allure en approchant de Paris. Vers le couchant, un gros nuage noir barrait l’horizon jaune. Nous aurions dû être moins malheureux, et pourtant une tristesse affreuse nous enveloppait. François ne disait plus rien ; mais je sentais son regard sur moi — un regard où il y avait encore presque autant de douleur que d’amour… Pourrions-nous jamais sortir de cet abîme d’amertume et de regrets ?

Nous arrivions. Il se pencha vers moi.

« Vous… vous m’avertirez… vous me ferez savoir… »

Il chuchotait, avec un air de honte que je ne lui connaissais pas et qui me fit mal. Je dis « oui » de la tête. Et ce fut tout. Le train s’arrêtait. Avant que François tentât de me retenir, j’ouvris la portière, je sautai, je me perdis dans la foule — comme une coupable qui s’enfuit.

XVII

Le coupé, la figure impassible du cocher de louage m’attendaient à la porte de la gare. Où donc allais-je ? Ah ! oui, chez papa. Ce matin, en partant, je lui avais promis — je m’étais promis à moi-même de revenir le soir prendre de ses nouvelles. Et maintenant, c’est à peine si je pouvais me souvenir qu’il était malade et qu’il m’attendait. Inerte et sans force au fond de la voiture, je revivais ces deux terribles heures, minute par minute, mot par mot… Mon Dieu ! comme il m’aimait ! De quelle passion profonde et tendre ! Que de rêves sans espoir, que d’années perdues — les plus belles d’une vie d’homme — pour moi, pour mon humble moi ! J’étais cause qu’il avait souffert ainsi — lui, François… Cette idée me bouleversait toute, abolissait dans ma cervelle endolorie jusqu’au souvenir du souffle glacial qui venait de passer sur nous, pendant ces dernières minutes si mornes… Rien — non, rien ne pourrait m’empêcher de tout quitter pour aller à lui, pour lui rendre, sinon le passé éteint, gâché, au moins l’avenir qui lui restait. Et moi — hélas ! je savais trop bien le peu que valait mon sacrifice. A ce mot terrible de « divorce », j’avais crié, j’avais tenté une lutte dérisoire — mais au moment même où ma conscience se révoltait ainsi, je sentais mon cœur déjà complice de la chère voix désespérée qui m’implorait… Ce que j’avais promis, je le tiendrais tout de suite — tout de suite… Je ne vivrais pas plus longtemps dans une pareille angoisse : sans attendre le retour de Philippe, je partirais dès le lendemain — dès maintenant, même, si papa était en état de m’entendre, je lui dirais tout, je le supplierais de me reprendre, de me garder, jusqu’à ce que…