La voiture s’arrêta — j’étais arrivée. Ma vieille maison — la loge éclairée par un bec de gaz en papillon, l’escalier sans tapis — que j’avais été heureuse là ! Mes jambes tremblaient ; pourtant je montai les cinq étages d’une haleine — je frappai. En entrant, je vis que Julie avait sa figure placide des bons jours, j’entendis le rire sonore du docteur Garnier. Papa était assis dans son lit, bien confortablement ; un joli petit feu de coke brûlait au fond de la cheminée — une lumière paisible tombait de la lampe coiffée d’un abat-jour vert que j’avais toujours connu… Les deux hommes tournèrent la tête.
« Te voilà, fillette ?… pas trop fatiguée de ce pénible voyage ?… Tu vois : je suis ressuscité… Eh bien, et Philippe ?… Il n’est donc pas avec toi ? »
Philippe — c’était la première pensée qui lui venait à ma vue. Hâtivement, confusément, j’expliquai pourquoi mon mari était resté ; puis, coupant court aux questions inquiètes de papa sur la filature, sur une grève possible :
« Alors, tu vas mieux ?… Ce ne sera rien ?…
— Rien du tout, dit le docteur ; la fièvre est tombée, les bronches ne sont même pas prises… Mais, saperlipopette ! C’est toi qui aurais besoin d’être soignée, petite !… Quelle figure tu as !… »
Je m’étais penchée sur le lit, en relevant mon grand voile noir, et mon visage apparaissait dans le rond lumineux projeté par la lampe. Papa me caressa la joue d’un air attristé.
« Elle a du chagrin… moi aussi. Nous aimions tous la chère tante Lydie. J’ai tant regretté ce matin de ne pas pouvoir partir !… Et votre pauvre cousin ?… Comment supporte-t-il ce coup ? Il va se trouver bien seul, maintenant… »
Quel supplice ! Il me semblait que l’œil aigu du docteur, fixé sur moi, lisait à livre ouvert dans ma pensée… Pourtant j’aurais dû me rappeler que, de toute sa vie affairée de praticien, jamais il n’avait eu l’occasion de rencontrer François, dont il ignorait même l’existence. Mais mon âme était à vif, et le moindre regard me faisait mal. Je répondis au hasard, par des phrases banales. Notre vieil ami se levait, en secouant sa crinière blanche.
« Allons, je m’en vais ; on n’a plus besoin de moi ici : encore un jour de lit, trois jours de chambre — pas de drogues, et il n’y paraîtra plus… Quant à toi, gamine, surveille tes nerfs. C’est très triste de perdre une bonne tante ; pourtant il n’y a pas de quoi se rendre malade… surtout quand il vous reste un brave et excellent mari comme le tien, que diable ! »
Il partit, jovial et bourru, nous laissant seuls dans le silence et la tiédeur de la chambre bien close.